top of page
WhatsApp Image 2026-03-31 at 15_edited.jpg

 © Juliette Deshayes

Scènes mouvantes

Du métro aux scènes éclairées, la ville ne s’arrête jamais. Dans les rames comme sur les planches, la création est partout. Drag, jazz, stand-up, performances : des artistes se produisent et des publics circulent entre influences et renouveau. Rien ne s’ancre définitivement, tout reste en mouvement. C’est ce que cherche États d’Arts : capturer ces scènes, loin des clichés.

©Meryl Meisler

Le Drag : entre mémoire et transmission

Il y a ceux qui font l'histoire et ceux qui la racontent. Depuis les saloons new-yorkais du XIXe siècle jusqu’aux scènes de Bushwick, le drag a traversé les époques sans jamais disparaître. L’historien, Hugh Ryan et la photographe, Meryl Meisler, lèvent le voile sur une culture aussi vieille que méconnue, ancrée dans l’Amérique et plus menacée que jamais. Portrait d'un art en sursis.

Le drag n’a pas toujours eu de mémoire officielle. Pas de musée, pas d’archives. C’est précisément cette absence que l’historien Hugh Ryan a voulu combler. Selon lui, le drag est une porte d’entrée vers l’histoire queer. Il permet de « découvrir des vies [queer] abordées avec plus de sensibilité [...] et les présentent comme bien plus qu’un problème social ».

 

Tout commence dans les bars et saloons new-yorkais des années 1890. Des artistes appelés quick change artists ou female impersonators se produisent partout, à Coney Island et dans les clubs de l’East Village. Puis viennent les lois des années 1920 et 1930 qui criminalisent toute représentation gay sur scène. Le drag survit. Clandestinement. Dans des bars tenus par la mafia ou devant un public de touristes fortunés.

 

En 1969, Stonewall change tout. Pour la première fois, « les artistes queer peuvent être visibles dans leur vie quotidienne et dans leur travail », explique Hugh Ryan. De cet avant-gardisme new-yorkais, concentré dans l'East Village, naît le drag moderne. L’historien le résume en quelques mots: « Le drag devient moins du mimétisme cliché des femmes, qu’une manière de jouer avec les codes de genre ». C'est ce monde-là qui forge RuPaul, et que Drag Race popularise des décennies plus tard.

 

De scène en scène

Meryl Meisler, elle, a capturé tout ça sans le savoir. Pellicule après pellicule, des clubs des années 1970 jusqu'aux scènes du Bushwick Festival, quarante ans plus tard. C'est d'ailleurs, par hasard, qu'elle pose les pieds dans ce dernier. Invitée à exposer au Bazaar, bar drag burlesque de Brooklyn, elle hésite. « Ne sois pas si snob », lui dit une amie.

Elle découvre alors une scène en pleine explosion.

« C'était niche, puis c’est devenu un repère pour les drags », raconte-t-elle.

 

C'est là qu'elle rencontre Sasha Velour, alors inconnue, aujourd'hui star mondiale. Ce qui la frappe, ce ne sont pas les costumes mais la solidarité qui émane de cette communauté. Sasha Velour fait partie de celles qui transmettent et partagent discrètement, de scène en scène, de loge en loge.

Mais Drag Race change la donne. Plus qu’une exposition, l’émission a bouleversé le monde du drag. Mais à quel prix ? « Ça transforme le drag en production capitaliste », tranche Hugh Ryan. « Il y a une certaine authenticité qui s’est un peu perdue », exprime l’historien. Imaginer qu'une performance n'a pas besoin de respecter tous les codes ou que porter une tenue à 10 000 dollars n'est pas obligatoire est difficile dans la culture drag d’aujourd’hui, devenue plus lisse. 

Bushwick est l’un des premiers festivals de drag queen. Organisé pour la première fois en 2012, il est comme un « petit rassemblement » à l’échelle internationale. ©Meryl Meisler

Le prix de la visibilité

 

Plus le drag se montre, plus il s’expose. Des groupes d’extrême droite, comme les Proud Boys, menacent les bibliothèques qui organisent des lectures de drag queens. Dans le Tennessee, le drag est banni des espaces publics. Meryl Meisler connaît d’ailleurs des performeurs qui ont été agressés. En costume ou non, juste « parce qu’ils avaient l’air queer ».


Pourtant, ni l’un ni l’autre ne désespère. « Des temps difficiles nous attendent, mais les épreuves, ça rassemble aussi les gens et c'est quelque chose que la communauté queer a toujours fait », affirme Hugh Ryan. La photographe, elle, observe la même chose depuis quarante ans : dans les clubs, « ils se soutiennent mutuellement, dans les hauts comme dans les bas ». Malgré l’intolérance à laquelle elle fait face, la communauté drag n’a qu’une philosophie : « The show must go on. »

DragHistoire3.jpg

Les drag kings sont moins présents dans la communauté queer. « Ces artistes ont moins de ressources, [...] moins d’endroits pour créer et obtenir du soutien », explique Hugh Ryan. Les traits masculins étant plus difficiles à personnifier et amplifier, c’est un frein à l’explosion du mouvement. ©Meryl Meisler

Par Juliette Deshayes et Elisa Martarello

DragPortraitImageDe1.png

© Jerry VanHook

Des strass au trois pièces : un portrait de Jerry VanHook aka Shi-Queeta Lee

Au cœur de la capitale américaine, le magazine États D’Arts est allé à la rencontre de Jerry, un homme qui, à la nuit tombée, aime enfiler le costume de son alter ego féminin, Shi-Queeta Lee. Drag queen depuis plus de 30 ans, cet homme d’apparence réservée nous raconte les succès, mais aussi les désillusions et la vulnérabilité derrière cette bête de scène haute en couleurs.

Vêtu de son costume trois pièces et de sa cravate verte, Jerry nous accueille dans le hall d’un immeuble à Washington, dont il est le gardien. Dans son bleu de travail, rien ne nous laisse deviner qu’il échange ce dernier contre une robe rouge pailletée à volants et des talons aiguilles tous les samedis soirs. Pourtant, alors qu’il entame son deuxième emploi de la journée, il suffit de s'asseoir avec lui pour que son énergie débordante révèle la showgirl vibrante derrière l'homme humble et discret.

 

Les premiers pas en talons aiguilles

 

Quand il a été entraîné par sa cousine dans un club de drag queens pour la première fois, son avis sur la question était limpide. Ce monde de créatures extravagantes et colorées n’est pas le sien. Au fil du temps, son opinion a évolué. En assumant son homosexualité et en fréquentant les clubs, il a commencé à apprivoiser cet univers, puis à le désirer. L’envie d’en faire partie a fini par s’imposer.

 

Le nom de Shi-Queeta Lee est né grâce à son équipe de softball. La tradition en intégrant l’équipe était de reçevoir un prénom féminin comme surnom. Shi-Queeta, pour le quartier de South East dont il est natif et Lee, son deuxième prénom. Mémorable en théorie, mais, à son grand désarroi, presque personne ne sait l’écrire correctement encore aujourd’hui. C’est cette même équipe qui organise, un jour, un concours de drag pour collecter des fonds. Jerry accepte de participer, mais hors de question de faire les choses à moitié. Il veut se maquiller lui-même avant de monter sur scène. Une première tentative catastrophique plus tard, ses amis prennent les choses en main. Ce soir-là, il est méconnaissable. Il remporte le concours sur Your Love Is My Love de Whitney Houston, qu’il chante en live, marque précoce de sa générosité artistique.

 

Depuis des dizaines d’années maintenant, c’est en personnifiant Tina Turner sur scène qu’il trouve son bonheur. Face à nous, 32 ans plus tard, sa passion est loin d’être éteinte. Jerry se sent avant tout, homme. Malgré son métier, il n’a jamais douté de son genre. Néanmoins, à ses débuts, cette double identité était difficile à assumer. Comme une sorte de Superman des temps modernes, en sortant de ses performances, il se dépêchait de quitter les tenues folkloriques de Shi-Queeta-Lee pour retrouver la sobriété de Jerry.

 

Les années passent et les transformations express se multiplient. Le mouvement queer gagne du terrain. L’acceptation aussi. Le complexe, lui, finit par lâcher. « Je peux être un garçon un jour, une fille le lendemain », s’enthousiasme Jerry. Pour la drag queen washingtonienne, tout repose sur l’illusion. Celle qu’elle crée, qu’elle incarne et qu’elle offre au public en imitant une personne qu’elle admire. C’est elle qui « donne vraiment vie à tout ça ».

Shi-Queeta Lee n’a pas seulement ouvert des portes, elle a été la première à les franchir. Première drag queen à animer un show au Kennedy Center, première à se produire à la Maison-Blanche sous le président Barack Obama, première à célébrer un mariage gay au Smithsonian. Au milieu de tout ça, elle fait ses premiers pas à Broadway, des films, un restaurant et une téléréalité : Drag City D.C. Être la première, elle en a pris l'habitude.

Shi-Queeta Lee a fait partie de la première troupe de drag queens à assurer l’ouverture du Ben Folds Orchestra au Kennedy Center, un orchestre majeur jouant régulièrement dans l’établissement. ©Jerry VanHookes

Malgré les déceptions sentimentales, Shi-Queeta Lee n’a pas renoncé à l’amour. Elle l’a simplement trouvé ailleurs, auprès de ceux qu’elle appelle ses « drag children ». Lorsqu’un jeune commence le drag, il est accompagné d’une drag queen expérimentée qui l’initie, le guide et l’aide à faire ses débuts sur scène. « On m'a toujours enseigné que la première personne qui vous maquille ou vous donne des accessoires de drag quand vous commencez, c'est votre « drag mother », explique-t-elle.

 

Ce rôle est donc devenu une part essentielle de son métier de drag queen. Offrir inspiration et repères, à ces nouvelles drag queens qui doivent se battre pour se faire accepter, est un combat qui lui est cher.

 

Retour en arrière politique

 

Le choix du port de l’uniforme de gardien d’immeuble, lors de notre rencontre, n’est pas volontaire. Cet amoureux des tenues à strass a dû renoncer à son travail de drag queen à temps plein à cause de récentes décisions politiques de la Maison Blanche. Alors que le monde du drag commençait doucement à se remettre de l’arrêt brutal des performances sur les scènes des clubs à cause de la pandémie en 2020, le président Donald Trump, à peine réélu, a décidé d’interdire la programmation LGBT+, dont les représentations de drag queens, du Kennedy Center de Washington. Shi-Queeta Lee a ainsi vu se refermer peu à peu, les portes qu’elle avait difficilement ouvertes. « Maintenant, avec la nouvelle administration Trump, ça revient lentement à ce que c'était pendant la pandémie, parce que beaucoup de clubs ferment », s’attriste-t-elle. Devoir maintenant cumuler deux emplois en plus de ses performances pour subvenir à ses besoins est une grande déception pour cette icône de la scène drag.

 

Jerry est aussi déçu par la direction que prend aujourd’hui le drag. Selon lui, les performeuses s’investissent moins dans leur art. Autrefois, on cousait ses costumes. Aujourd'hui, on les achète chez Rainbow ou Walmart. Pour lui, quelque chose s'est perdu. Passionné par le drag « old-fashioned », plus coloré, plus osé, « larger than life », Jerry regarde d’un œil mitigé l’essor de RuPaul’s Drag Race. Les émissions ont popularisé la culture drag, mais l'ont aussi formatée. Le savoir-faire se perd et les drag locales se font éclipser par les superstars fabriquées par les télé-réalités. Le business est meilleur. Mais seulement pour certaines.

 

Aujourd’hui, Shi-Queeta Lee se dit prête à raccrocher ses talons. Mais elle ne perd pas espoir. « L'avenir que je vois pour le drag aux États-Unis, c'est que nous ne bougerons pas d’ici », affirme-t-elle. « Tant qu'on sera gay, tant qu'il y aura des hommes avec des hommes et des femmes avec des femmes, on aura toujours un espace. » Les évolutions peuvent dérouter. Mais pour Shi-Queeta Lee, les pionnières ont un rôle à jouer : rester, observer, transmettre. En tant que drag mother, elle veille à ce que cette culture, pilier de l'héritage queer américain, ne se perde pas en chemin. Lorsqu’il se retourne sur sa carrière, Jerry n’exprime aucun regret, mais une fierté immense d’avoir, à son échelle, fait s’écrouler des murs qui paraissaient infranchissables.

L’amour, autrement

 

Être une drag lui donne le sentiment d’être une autre personne, plus énergique, plus confiante, plus extravertie. D’être son propre super-héros. Sa confiance en lui transperce, mais lorsque l’on évoque les relations amoureuses, c’est un Jerry vulnérable qui se découvre.

 

Pour lui, la chose la plus difficile est de trouver une personne qui l'accepte dans son entièreté, qui aime autant l’homme que la drag queen. À 61 ans, l’un de ses grands regrets est de n’avoir jamais trouvé chaussure à son pied sans devoir abandonner une partie de lui. Sa détermination à toujours se plonger pleinement dans son art, malgré les sacrifices que cela demande, force le respect : « J'adore faire sourire les gens. Je rends les gens heureux. C'est pour ça que je le fais, pour aller plus loin que les limites établies. Je vais continuer à être moi-même. »

DragPortrait3.png

Shi-Queeta Lee a été la première drag queen à performer lors de compétitions sportives professionnelles. Elle chante ici l’hymne national lors d’un match de l’équipe féminine de football, les Washington Spirit, à domicile. ©Jerry VanHook

DragPortait2.png

Shi-Queeta Lee exprime l’honneur que cela a été d’avoir été la première drag queen à se produire à la Maison-Blanche sous Obama : « Marcher en drag complet dans les couloirs de la Maison-Blanche, c’était formidable. C’est un sentiment que je chérirai pour toujours. » ©Jerry VanHook

Les reines se confessent

Cherry Poppins, une drag queen New-Yorkaise qui ne mâche pas ses mots, et Shi-Queeta Lee, une Washingtonienne aux multiples facettes, lèvent le rideau sur les dessous de la culture drag. Un regard aussi honnête qu’étincelant. 

Par Juliette Deshayes et Elisa Martarello

DSC07885.jpeg

©David Marcoe

Dans les coulisses du stand-up
new-yorkais

Installé à New York depuis trois ans, David Marcoe navigue entre les clubs de la métropole pour se frayer un chemin en tant qu’acteur de la nouvelle vague du stand-up américain. Entre pression sur les réseaux sociaux, transformation culturelle et quête du rire, il livre un regard lucide sur l’industrie du stand-up en constante évolution.

Au fond d’un café, au coin d’une petite rue du quartier Williamsburg à Brooklyn, David Marcoe nous rejoint avec quelques minutes de retard, et le même haut qu’il portait sur scène la veille, au New York Comedy Club du East Village, à Manhattan.

Alors, pourquoi as-tu choisi la ville de New York? Est-ce un arrêt nécessaire aux États-Unis?

 

Il y a trois endroits aux États-Unis qui sont centraux pour faire du stand-up. Il y a Los Angeles, New York et maintenant Austin, au Texas. Ces trois scènes, en quelque sorte, donnent naissance à différents types d'humoristes. À Los Angeles, les humoristes sont un peu plus expressifs sur scène, ils ont plus d'espace là-bas. Ils ont donc tendance à davantage jouer un personnage.

 

À New York, c'est plutôt « reste-sur-scène-et-fais-tes-blagues », avec des textes vraiment bien écrits. C'est exactement le genre de trucs qui me passionnaient quand j'ai commencé. En gros, tous mes humoristes préférés étaient des humoristes new-yorkais. C'est pour ça que j'ai choisi New York, c'est un peu le style qui me correspondait le mieux. Je me vois plutôt comme le type de personne qui « reste-là-et-parle », je ne suis pas quelqu’un qui veut en faire trop.

 

Quand as-tu su que c’était ce que tu voulais faire de ta vie?

 

Enfant, je pensais que le stand-up était pour les adultes. Je ne comprenais pas, je ne trouvais pas ça drôle. Et puis, j’ai regardé Comedy Central. Une semaine, ils ont fait la promotion du spectacle de ce type, Nick Swardson. Le titre, c'était Seriously, Who Farted? (Sérieusement, qui a pété?). C'était parfait pour un garçon de 12 ans (rires). Je me souviens que, pour une raison que j'ignore, je me suis dit : « Je vais regarder ça. » C’était un vendredi, alors je suis resté éveillé pour le regarder, et ça m’a fait pleurer de rire. Plus que tout ce que j’avais vu depuis longtemps. C’était la première fois que je trouvais le stand-up drôle. En tant qu’enfant, c’était la meilleure chose qui soit. À partir de là, j'étais vraiment obsédé par ça. Je me disais : « C'est ça que je veux faire. » 

 

Je pense aussi que c'est parce que, quand on est enfant, qu’on est à la cantine de l'école et qu’on rigole avec ses amis, c'est juste la chose la plus amusante qui soit. Je voulais que ça dure pour toujours.

 

Est-ce qu’il y a comme une nouvelle génération et une ancienne génération dans l’humour new-yorkais?

Je pense qu'il y a des vagues dans ce qui est populaire en humour. Je dirais que, dans les années 1990, c'était plutôt du genre « mec, je déteste ma femme parce que… », et ça a duré longtemps. Et puis, je pense qu’au début des années 2000, c’est devenu un peu plus sensible. Le type de comédie un peu « geek » était plus populaire, comme Demetri Martin, Kumail Nanjiani et tous ces gens-là.

Je crois que c'est pendant les élections de 2016 et la guerre culturelle qui s'est déroulée à cette époque, avec la « cancel culture » et les débats sur ce qu'est la liberté d'expression. Beaucoup de gens en ont eu marre d'être si prudents socialement, malheureusement. Ils sont partis dans la direction opposée, où la comédie un peu « macho » était de nouveau appréciée. Shane Gillis a été un acteur majeur de ce mouvement.

C'est comme un pendule : il part d'un côté, puis va un peu trop loin. Ensuite, il part dans l'autre sens, là aussi un peu trop loin.

 

Est-ce qu’il y a des clubs new-yorkais où il est plus délicat d’aborder des sujets plutôt que d’autres ? 

 

La plupart des clubs new-yorkais laissent une grande liberté aux humoristes et précisent clairement qu’ils ne leur dictent pas ce dont ils peuvent ou ne peuvent pas parler. Les clubs de Manhattan sont plus ouverts aux blagues un peu plus choquantes ou politiquement incorrectes. En général, ce sont des gens qui travaillent dans la finance, le marketing, bref, dans ces métiers très bien rémunérés, et ce sont souvent des hommes blancs hétéros qui ont fait partie d’une fraternité et qui ont des relations, etc. À vrai dire, peut-être que certaines de ces personnes ont même envie d'entendre des choses un peu choquantes. Ceux de Brooklyn sont un peu plus sensibles et soudés. L'ambiance en elle-même est plus engagée socialement, c’est certain.

Et comment gères-tu le fait que ça marche dans un endroit, mais que ça ne marche pas forcément dans le club d'à côté ?

 

Il y a tellement de facteurs qui entrent en jeu pour créer le contexte idéal pour l'humour. Que ce soit l'heure à laquelle le spectacle a lieu, l'ambiance dans la salle, depuis combien de temps le spectacle dure, ou ce qui s'est passé juste avant que tu montes sur scène. Il y aura toujours quelques personnes qui ne te trouveront pas drôle, et parfois, la salle est remplie uniquement de ces personnes là.

 

Et puis, chacun a ses propres attentes. Certains spectateurs veulent qu’on leur parle, surtout qu’aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, le crowd work (interactions avec le public) est très répandu. Beaucoup de gens découvrent le stand-up grâce à ça. J’ai l’impression qu’ils en viennent à penser que c’est ça, un spectacle d’humour : « Oh, ils vont nous parler et on va leur parler », alors que ce n’est pas censé l’être du tout.

En quoi les réseaux sociaux ont-ils influencé le monde du stand-up?

Le crowd work, c'est ce qui a vraiment changé. Si les gens publient autant de vidéos de ce genre, c'est justement parce que ce sont des moments spontanés qui se sont produits ce soir-là. Ça leur évite de gâcher leur répertoire. Ça ne dévoile rien. Ça demande beaucoup de travail pour écrire une blague et tu espères l’utiliser pendant environ un an.

Le fonctionnement de l'algorithme est tel qu'il faut constamment l'alimenter : si tu ne publies pas pendant un certain temps, il ne montrera pas ton contenu à autant de personnes. Il veut que tu publies constamment, et pour ça, le crowd work est la solution pour beaucoup de comédiens sans que cela ne gâche certains de leurs sketchs.

DSC01876.jpeg

Une dizaine d’années d’expérience est nécessaire pour s’établir dans le milieu du stand-up, selon le comédien. ©David Marcoe

Pourquoi aimes-tu autant le stand-up?

C'est vraiment incroyable de voir quelqu'un réussir à captiver un public. De devenir si captivant, intéressant et drôle, simplement en se tenant là et en parlant. On produit des films qui coûtent 300 millions de dollars, et pourtant, quelqu'un peut divertir un groupe de personnes, comme ça, pendant une heure et demie juste avec un micro.

Monter sur scène paraît extrêmement stressant. Après trois ans, est-ce que tu ressens encore cette angoisse ? 

La première fois que j’ai fait du stand-up, c’était il y a environ neuf ans. J’avais 19 ans. Ça me donnait une angoisse horrible à l’époque. C’était quelque chose que j’avais toujours voulu faire, et puis quand j’ai enfin essayé, j’y avais mis tellement d’efforts que l’idée d’être nul me détruisait complètement. Mais c’est quelque chose que je regrette, j’aurais aimé commencer plus tôt. 

 

​Si je montais sur scène le soir, ma journée entière était gâchée. J’étais anxieux et j’y pensais toute la journée, je ne me sentais soulagé qu’à la seconde où je sortais de scène. J’ai fait ça pendant environ un mois, puis finalement, je me suis dit : « Je ne peux plus faire ça, je ne peux pas vivre comme ça », et j’ai arrêté. Je ne l’ai plus refait avant d’avoir 25 ans.​ Parfois, je me dis que j'aurais aimé persévérer, parce qu'alors j'en serais presque à dix ans d’expérience, et je n'aurais pas besoin de travailler à côté en ce moment. Mais je pense que je n'étais tout simplement pas prêt mentalement à l'époque.

 

Dans le stand-up, on dit souvent : « la seule façon de s’assurer que l’on va réussir, c’est de ne jamais abandonner », alors pour s’améliorer, il faut juste se lancer.

Par Juliette Deshayes et Philip Bossé

 © Baptiste Martin

New York, la ville des disquaires

À New York, ville qui regroupe le plus grand nombre de disquaires indépendants aux États-Unis, le retour à la mode du vinyle entraîne l’ouverture de nouveaux disquaires et renforce le dynamisme culturel de la ville.  

Depuis la 26e rue Ouest, au cœur de Manhattan, rien ne laisse penser que l’un des immeubles abrite à son huitième étage l’un des plus emblématiques disquaires de New York. le Jazz Record Center, disquaire spécialisé dans  le jazz, est fréquenté par une communauté de collectionneurs de disques, de New-York et d’ailleurs. La boutique, dont le nom circule parmi ces passionnés, est connue par le bouche à oreille. « Je n’ai jamais fait de publicité », explique Fred Cohen, qui a ouvert sa boutique en 1983. « J'ai simplement laissé la communauté jazz décider s'il valait la peine de garder ouvert un magasin de jazz à New York. Je ne suis pas du tout sur les réseaux  sociaux, zéro. » 

Pour les collectionneurs, le vinyle n’est pas un objet de collection comme un autre, c’est l’expression d’une véritable passion pour la musique. « Je pense que si vous aimez profondément la musique, vous allez naturellement dans cette direction. J’ai grandi avec les CD, mais le vinyle a quelque chose de spécial », affirme Harrisson, musicien et collectionneur croisé parmi les rayonnages du Jazz Record Center. « Un tas de musiques que j’adore a été enregistré sur vinyle, c’est spécial d’écouter la musique sur le support où elle a été sortie à l’origine. » À côté de lui, son ami Casey, DJ mais aussi disquaire, ajoute : « C’est le support que je préfère quand j'écoute de la musique. Je trouve que le son est meilleur, j'aime le fait de devoir en prendre soin, c'est un support physique et c'est un objet de collection. » 

photo collectionneurs de vinyles.jpeg

Casey et Harrisson, deux collectionneurs de vinyles tenant chacun l’un de leurs albums favoris : Uncle  John’s band de John Scofield et Odyssey of Iska de Wayne Shorter. ©Baptiste Martin 

« Chaque année, de plus en plus de gens se mettent à collectionner. » 

Plus qu'une mode passagère, le retour du vinyle est un phénomène durable. D’après les chiffres de la Recording Industry Association Of America ( RIAA ), dès 2022, les ventes de vinyles aux États-Unis dépassent celles des CDs, une première depuis 1987, et atteignent 41 millions de vinyles vendus contre 33 millions de CDs. En 2025, cette croissance se poursuit avec plus de 48 millions de vinyles vendus. « Chaque année, de plus en plus de gens se mettent à collectionner », selon Harrisson. Promis à une mort certaine dans les années 80 et 90 avec l’arrivée déferlante du CD, le vinyle effectue contre toute attente un spectaculaire retour en force.  

« La musique est dans les sillons du vinyle et pas dans un fichier. »  

Outre l’aspect esthétique des pochettes d’albums, derrière ce regain d’intérêt s’exprime également le besoin d’un médium plus concret, notamment chez les jeunes générations. « On a grandi à une époque où tout ce qu'on connaît, c'est le format numérique, et le streaming. Mais il n'y a rien à tenir entre ses mains, à regarder, à apprécier », analyse Joe, vendeur d’une vingtaine d’années chez un disquaire de Manhattan. « Je pense que les gens recherchent des choses concrètes. Avec les vinyles, on ressent un lien viscéral et authentique avec ce qu’on écoute. La musique est dans les sillons du vinyle et pas dans un fichier. »

 

New-York, un terreau fertile pour le vinyle 

Ce renouveau du vinyle est particulièrement visible à New York, ville qui compte le plus grand nombre de disquaires indépendants aux États-Unis, environ une cinquantaine. « New York, c'est l'une des grandes villes du disque dans le monde. On trouve une multitude de disquaires spécialisés dans différents domaines : musique expérimentale, musique d’avant-garde… », témoigne Joe. La ville exerce une certaine attraction, comme l’affirme Harrisson, qui a travaillé pendant trois ans chez un disquaire : « Beaucoup de gens d’autres régions des États-Unis ou du monde savent que s'ils se déplacent à New York, il y a beaucoup de bons disquaires. » Aidée par sa notoriété planétaire et sa communauté de collectionneurs en expansion, New York est un terreau fertile pour l’implantation de nouveaux disquaires : « Il y a de plus en plus de magasins qui ouvrent chaque année, et plus seulement à Manhattan mais aussi dans le Queens, Brooklyn… », affirme Harrisson. 

Face Records, spécialisé dans la musique et les disques japonais, s’est justement installé à New York il y a huit ans. « Nous avons cinq boutiques au Japon et c’est la première boutique ouverte à l’étranger », explique Yuuichi Mamiya, gérant de la boutique située à Brooklyn. Une ouverture motivée par la popularité grandissante de la musique japonaise aux États-Unis, et par la position névralgique qu’occupe New York dans le monde du disque vinyle. « New York, c'est une grande ville, il y a aussi beaucoup de voyageurs. Les gens veulent de la musique japonaise et il n’y avait pas de boutique de disques [de ce pays]. » 

Yuuichi Mamiya.jpeg

Yuuichi Mamiya, gérant de Face records à Brooklyn, dans sa boutique. ©Baptiste Martin

Bien implantés dans la ville et soutenus par une communauté de collectionneurs en expansion, les disquaires sont créateurs de lien social, « c’est un endroit spécial qui rassemble les gens » décrit Harrisson. « Tu vas dans un magasin de disques, tu tombes  sur quelqu’un que tu n’as jamais vu auparavant, tu lui parles d’une musique qu’il ne  connaît pas, “hey si tu aimes ça, tu devrais écouter ça !” C’est un lieu d’échange et de conversation », raconte Joe.  

 

Casey Block a ouvert il y a trois ans le 690 woodward garage, un disquaire dans l’arrondissement du Queens. Définie sur son compte Instagram comme un « magasin de disques de quartier et un lieu de rencontre pour les amateurs de musique », la boutique affirme le rôle social exercé par les disquaires. Des événements, comme des concerts ou DJ sets sont régulièrement organisés par la boutique et relayés sur les réseaux sociaux, largement utilisés par la communauté des collectionneurs de vinyles. Ces évènements, où collectionneurs et musiciens communient autour de la musique, favorisent aussi la vitalité de la scène musicale New-Yorkaise et propagent, plus que le support concret du vinyle, une musique bien concrète et vivante.

Par Baptiste Martin

IMG_0517.JPG

©Elisa Martarello

New York : le rêve artistique américain

New York, incarnation du rêve américain, continue d’attirer celles et ceux qui veulent se mesurer à la scène artistique. María, serveuse chez Ellen’s Stardust, et Hayley, étudiante à l’université de New York, racontent les aléas des débuts d’une carrière dans la ville qui ne dort jamais. 

Par Elisa Martarello et Juliette Deshayes

©Agathe Jacquot

The Grove Street Stompers: le plus vieux groupe de jazz à Arthurs Tavern 

Tous les lundis depuis 1962, les Grove Street Stompers se produisent chez Arthur’s Tavern, club dans le West Village de New York. Rendez-vous incontournable de la scène jazz new-yorkaise, le groupe est l’un des derniers encore en activité avec une telle régularité.​

 

Lumière tamisée, discussions enjouées et musique rythmée cadencent cette soirée, animée par les Grove Street Stompers. Depuis 1962, le groupe de six membres joue du jazz traditionnel, tous les lundis soirs à l'Arthur's Tavern. Les seules exceptions à la règle : la COVID-19 et le 25 novembre 1963, jour des funérailles du président John F. Kennedy. Preuve vivante de l’héritage du jazz à New York, ils cumulent plus de 60 ans de longévité et de régularité, un record presque inégalé de l’histoire musicale de la ville.

 

Rares sont les jazz bars et les groupes qui perdurent aussi longtemps. Assis côte à côte sur scène, les pieds tapant au rythme de la musique, les membres du Grove Street Stompers communiquent par les regards. Bien qu'âgé, chaque membre continue d’interpréter avec passion le jazz, s’activant comme s’il n’avait pas plus de 25 ans. Et à chacun son solo. Le groupe a toujours inclus la participation dans ses concerts. Ils invitent musiciens amateurs et professionnels à les rejoindre sur scène. Une envie de Louis Armstrong ? Il n’y a qu’à le demander ! Durant la soirée, les discussions et les rires se mêlent aux notes de musique, résonnant sur les vieux murs de briques rouges délavées. Le public est assez hétéroclite, allant de jeunes couples aux plus âgés, de groupes d’amis, de touristes aux habitués, renforçant l’image accueillante du bar. 

L'ensemble, d'une énergie débordante, déploie des sonorités profondes et puissantes autour du tuba, du trombone et de la clarinette, sublimées par le piano, la batterie et la contrebasse. En 1986, le New York Times écrivait :

« Leur jeu alliait le swing décontracté des jam sessions à une précision surprenante pour des formations qui accueillent toujours des invités. »

524B3693-74C4-4C93-83C5-7A8312AE7533_1_105_c.jpeg
4095CC1F-CC1A-45EA-95A3-4DE2FF04AAB6_1_105_c.jpeg

Avec son ambiance « old New York », le club a accueilli des concerts de certains des plus grands noms du jazz, tels que Charlie Parker et Roy Hargrove. ©Agathe Jacquot

©Agathe Jacquot

Pour Mark Shane, considéré comme « l'un des plus grands accompagnateurs de son époque » par le Mississippi Rag, et collaborateur régulier du groupe, « quand tu es enfant et que tu écoutes du jazz, soit tu aimes, soit tu détestes et si tu aimes ça, tu peux en jouer pour le reste de ta vie ». Avec une telle expérience, les répétitions semblent obsolètes. Il poursuit, à propos de cette collaboration avec le groupe : « On maîtrise tous nos instruments vraiment bien donc ce n’est pas un problème. »

 

Une chose est sûre, si les anciens groupes de jazz se raréfient à New York, ils continuent de transmettre un héritage solidement ancré, qui ne demande qu’à être perpétué. Au Arthur’s, cet esprit survit dans chaque recoin du bar. Entre les tabourets vintage alignés autour du comptoir et de la caisse, et une antique enregistreuse qui n’accepte que les paiements en espèces, l’immersion est totale.

300DF8B9-8DE0-4E93-8932-D3F6620488A9_1_105_c.jpeg

Arthur’s Tavern conserve précieusement le souvenir des grandes figures de jazz qui s’y sont produites. Leurs noms sont inscrits sur les murs de la scène aux côtés de celui de l’établissement. ©Agathe Jacquot

Par Agathe Jacquot

©Elisa Manuguerra

Toso Toso réinvente le son au bar Close Up NYC

Le 1er mars 2026, au bar Close Up NYC dans le Lower East Side, le collectif Toso Toso s'est produit pour la première fois dans le cadre du festival Luminescence. Quelques mois après la sortie de leur premier album en novembre 2025, le groupe a livré une performance intense au cœur de ce quartier refuge de l’avant-garde.

 

À l’initiative du·de la tromboniste et organisateur·rice Kalia Vandever, Kabir, Rahul, Celia et Isabel ont investi cette scène intime, transformant l’écoute en un espace d’exploration sonore. Toso Toso ne cherche pas à rassurer, mais propose une expérience de lâcher-prise portée par une énergie brute. Le public, majoritairement jeune, adhère à une musique qui s’écarte des formats établis et mise sur une intensité progressive.

 

L’émotion avant la tradition 

 

Dès la naissance du groupe à l'été 2020, en pleine pandémie, une règle d'or a été fixée : « Écrire ensemble et fonctionner comme un collectif » dans lequel « il n’y a pas de leader », confie Celia. Chaque membre apporte une couleur distincte au projet : Kabir Adhiya-Kumar à la batterie et au design sonore, Rahul Carlberg aux synthétiseurs et claviers, Celia Hill à la guitare et aux textures électroniques, et Isabel Crespo Pardo au chant et à l’écriture des textes.

 

L’identité de Toso Toso est étroitement liée au free jazz. En s’éloignant des structures rythmiques traditionnelles, le collectif s’inscrit dans la lignée de figures mythiques du genre comme Ornette Coleman et John Coltrane. Pour le groupe, cette influence est centrale : « Nous sommes profondément inspirés et influencés par la musique noire américaine […], le free jazz et les musiques multidirectionnelles », explique Kabir.

 

La musique de Toso Toso repose sur l’improvisation collective, où chaque membre apporte sa touche pour sculpter des formes musicales inattendues. Cette tradition permet de transformer des fragments musicaux en matière mouvante.

 

Souvent jugé trop intellectuel, le free jazz devient ici une expérience instinctive privilégiant l’expression des émotions et de l’inconscient à la structure harmonique complexe. Les morceaux de Toso Toso tanguent entre le désordre du clavier qui s’emballe à la rigueur d’un motif répété par la chanteuse.

 

Sur la scène intimiste du bar Close Up à New York, Toso Toso transforme l’espace en laboratoire sonore : à gauche, Rahul au clavier, au centre Isabel, la chanteuse, la main levée. Derrière elle, Celia enrichit le son par sa guitare et ses textures électroniques, tandis que Kabir, dissimulé par la foule, rythme la performance à la batterie.  ©Elisa Manuguerra

Déconstruire les codes pour mieux se trouver

 

Au-delà de ses racines jazz, Toso Toso revendique une démarche de musique expérimentale par l’exploration de nouveaux moyens techniques en dehors des conventions. Dans cet espace de création, le groupe tend à s’essayer à plusieurs schémas rythmiques « notre musique intègre aussi des éléments de hip-hop, de reggaeton et de pop », explique Rahul. Pour ces musiciens, l’expérimentation est un instinct où la texture devient récit, laissant place au « changement, à l’évolution et à l’adaptation ». 

 

Cette quête de nouveauté se reflète dans leur production discographique, notamment par l’imprévisibilité du résultat final. Un morceau peut naître d’une simple impulsion avant d’être construit et modifié à plusieurs. Pour eux, aucun disque ne s’inscrit dans un seul style : « Si nous enregistrons un nouvel album dans deux ans, il sonnera probablement très différemment des précédents et c’est exactement ce que nous voulons », explique Celia.

 

En chantant en espagnol, Isabel parachève cette identité mouvante. Après avoir écrit en anglais, elle craint de « ne pas être à la hauteur des voix poétiques » de sa culture et choisit sa langue maternelle, « celle qui la connecte le plus intimement » à ses racines, pour mieux exprimer sa voix. « Quand l’émotion est là, les mots deviennent presque secondaires », confie-t-elle. C’est muni de cette authenticité que Toso Toso revendique une évolution constante et refuse de se figer.

Par Elisa Manuguerra

 ©Elisa Manuguerra

La révolution musicale du jazz New-yorkais 

Dans la ville qui ne dort jamais, le jazz continue d’écrire sa propre histoire. À New York, berceau de ce genre en constante métamorphose, le festival Luminescence réunit une nouvelle génération d’artistes, tous décidés à repousser les frontières de la musique. 

00:00 / 03:50

Par Cristelle Bluteau

©AFP

Le Bronx, lieu d'effervescence musicale

Berceau du hip-hop, le Bronx continue de faire vibrer la scène musicale new-yorkaise avec sa riche diversité. Dans ses rues parfois difficiles, des musiciens comme Chacka transforment leur réalité en paroles. 

À quelques kilomètres au nord des quartiers luxueux de Manhattan se trouve l’arrondissement du Bronx, marqué par la pauvreté et un taux de criminalité élevé. Mais cette réalité ne suffit pas pour définir le Bronx, qui détient une scène musicale bouillonnante nourrie par des années d’immigration et de métissage culturel.

 

« Le Bronx, c’est la scène de New York. Toutes les choses folles qui se passent, c’est dans le Bronx », affirme le rappeur new-yorkais Edward De Rosario, connu sous le nom de Chacka. Cet arrondissement est celui qui a enregistré le nombre le plus élevé de crimes signalés à New York en 2025, près de deux fois plus que celui au deuxième rang, selon les données du NYPD.

 

« Les gens ne s’attendent pas à ce que tu sortes de ce genre d’endroit », partage-t-il. Les rues du Bronx sont bondées de magasins d’alcool, de prêteurs sur gages et de commerces qu’il qualifie de « fardeaux ». Les influences négatives y étant multiples, ceux qui souhaitent réussir doivent apprendre à gérer les rouages de la vie, seuls.

 

« Des gens qui ont du succès et qui viennent du Bronx? Oublie ça », se désole Chacka. Les jeunes du Bronx manquent effectivement d'exemples locaux sur lesquels s’inspirer. Toutefois, lorsqu’un artiste parvient à percer, il devient une « superstar », dit-il. Cardi B, Jennifer Lopez, Al Pacino… « c’est né en nous », pense le rappeur d’origine dominicaine. Grandir dans le quartier force à apprendre rapidement la survie et à se transformer en « hustler », un entrepreneur endurci. Mais c’est ce qui fait du Bronx, malgré ses défauts, « un endroit magnifique » rempli de « gens forts », continue-t-il.

 

Une forme de thérapie

 

Ce même environnement est une grande source d’inspiration pour Chacka, qui n’hésite pas à partager ses histoires et les réalités du quartier dans ses compositions. Se comparant à un peintre composant sa toile, il raconte que ses mots « te transportent dans le Bronx. Ça explique la survie ».

 

Pour l’artiste d’origine dominicaine, la musique devient aussi une forme de thérapie qui lui permet d’explorer ses tourments intérieurs. Sa chanson, Mi propio enemigo (mon propre ennemi), décrit ses luttes internes entre son bon côté et son « côté sombre », celui qui est dans sa tête et qui l’incite à commettre des actes répréhensibles. « Je parle de comment j’ai besoin de mon côté sombre pour survivre » dans le quartier, raconte celui qui a passé quatre années de sa vie en prison pour possession de stupéfiants.

 

« Le seul moment où tu vas me voir pleurer, c’est quand j’écris. Je ne peux pas vivre sans faire ce que je fais », confie-t-il.

​Le plus gratifiant pour lui? Lorsque ses chansons trouvent écho chez ses auditeurs et les aident à traverser des « jours obscurs » ou à dissiper un « nuage au-dessus de leur tête ». « J’ai aidé? En écrivant de la musique? Ça, pour moi, c'est dingue », s’exclame-t-il.

Un trago por otro año ma

Por otra navidad

Por otra bendicion por el amor

Que dios me da

Mucho que dijeron

Ke no iba ta vivo pa eta edad

El Shurulu miralo donde ta

Yo ando agradecido como Don Omar

Porque me e portao mal

Yo era uno de lo que ignoraba la señal

Un maldito loco

Por eso me pasaba de to

Lo que yo hacia sin pensa

Fue el que me bakio

Yo me curo con lo duro

Que fue mi pasado

Vivi pa conta to lo que yo vi

En el estado

O en la Fede

Real no habla de lo artificial

Legado

- Edward De Rosario, dit Chacka, Paseito*

Chacka #3.jpg

©Max Escobar

Chacka, pris dans son quartier du Bronx.

Là où le hip-hop est né

 

Pour la folkloriste et codirectrice artistique du Bronx Musical Hall, Elena Martinez, le hip-hop « parle aux communautés marginalisées, donne une voix aux gens et est accessible ». Né au cœur de petits mouvements dans les appartements du Bronx dans les années 1970, ce genre musical est aujourd’hui un phénomène planétaire.

 

À cette époque, New York est marquée par le sentiment général que tout va « s’effondrer ». Le Bronx, abandonné par la mairie, était alors submergé par une vague d’incendies criminels, surnommée la « Décennie du feu », et connaît un manque financier important pour subvenir aux divers filets sociaux. Le rap est apparu comme un moyen, pour de jeunes Afro-Américains qui ne voyaient aucun avenir devant eux, d’inclure « l’art et la culture » à leur réalité, selon Mme Martinez.

AFP__20170312__MG7C1__v2__MidRes__UsMusicHipHopLegacy.jpg

Le 1520 Sedgwick Avenue dans le Bronx est considéré comme l’endroit où le hip-hop est né dans les années 1970. ©AFP

« Il y a tellement de gens à travers le monde qui sont marginalisés ou défavorisés économiquement », à qui le hip-hop peut parler. Selon elle, cela explique son succès des deux côtés de l’Atlantique. Mais « le hip-hop est juste la pointe de l’iceberg » de la scène musicale du Bronx, poursuit-elle.

 

Le Bronx, beaucoup plus que le hip-hop

 

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le Bronx a été frappé par une vague migratoire provenant principalement de Porto Rico et des Caraïbes. Ces peuples ont amené avec eux une riche tradition musicale qui s’est mêlée aux influences locales existantes.

 

Si ce contexte a été favorable à l'émancipation de styles musicaux typiquement latins, comme la salsa et le mambo, il a aussi donné lieu à des fusions spécifiques au Bronx. Le bugalú en est un exemple frappant. Créé dans les années 1960, à la suite du contact étroit entre les communautés latines et afro-américaines, ce genre est un mélange de musiques des Caraïbes, de jazz et de R&B.

 

La chanson bugalú, I Like It Like That de Pete Rodriguez, est l’une des plus connues de ce genre et a servi d’inspiration pour le succès planétaire de Cardi B, I Like It. « Les gens mélangent les genres. Il y a des choses magnifiques qui viennent d’ici », soutient Elena Martinez.

« De la musique à New York en espagnol »

 

« Élevé autour du rap » dans le Bronx, Chacka, d’origine dominicaine, se remémore les moments de son enfance passés chez son cousin Oscar, qui est aujourd’hui déporté en République dominicaine. Ce dernier se réunissait avec ses amis pour pratiquer le reggaeton, un style de musique très populaire en Amérique du Sud. Chacka en est immédiatement tombé amoureux. « Je me suis dit “wow, c'est dingue. Il peut faire de la musique à New York, mais en espagnol” », se rappelle-t-il.

 

En y incorporant les rythmes et les crochets typiques du hip-hop afro-américain, Chacka s’est inspiré du mouvement musical porto-ricain pour mélanger les deux genres et trouver son propre style. Pour ce jeune père d’un enfant de cinq ans, développer son identité a été d’une importance capitale afin de « ne ressembler à personne ». « J’ai eu des influences, mais j’ai toujours voulu être mon propre artiste », avoue-t-il.

 

Aujourd’hui, l’immigration dans le Bronx vient de partout dans le monde. Il est désormais possible d’entendre des artistes albanais, péruviens ou indiens jouer du jazz dans les salles de spectacle de l'arrondissement. La scène musicale est devenue une véritable vitrine sur l’Autre, favorisant les échanges culturels et l’apprentissage. Elena Martinez défend que dans le monde dans lequel nous vivons actuellement, ces « ponts » sont « plus importants que jamais ».

Par Philip Bossé

WhatsApp Image 2026-03-30 at 17.57.27.jpeg

©Juliette Deshayes

La bande-son du métro new-yorkais

Dans les rues et le métro de New York, la musique surgit au détour d’un quai ou d’un couloir. Chanteuse lyrique, violoncelliste ou saxophoniste, ces artistes de rue composent la bande-son du quotidien des New-Yorkais. Un voyage sonore à la rencontre de ceux qui font vibrer la ville, entre deux stations.

La bande-son du métro new-yorkaisClarence Leblancs et Juliette Deshayes
00:00 / 10:10

​New York, mars 2026. Le métro new-yorkais est aussi une scène : chaque jour, des artistes sélectionnés par la ville se produisent dans ses stations devant cinq millions de passagers. ©Juliette Deshayes ©Clarence Leblancs

Prises de sons : Juliette Deshayes

Montage : Clarence Leblancs

Voix off : Clarence Leblancs

Doublage : Juliette Deshayes, Mathilde Potel, Kylian Berrigaud

Par Clarence Leblancs et Juliette Deshayes

IMG_6008_edited.jpg

©Elora Veyron-Churlet

La ligne verte

Chaque jour, entre 3,6 et 4,6 millions de New-Yorkais descendent sous terre. Les portes des wagons claquent, le métal grince, un parfum de café mêlé à l’odeur humide des tunnels flotte dans l’air. Les passagers se frôlent, se jettent des regards fuyants, évitent les yeux des autres. Certains jouent de la guitare, d’autres somnolent debout, leur sac serré contre eux. Le métro n’est pas seulement un moyen de transport : c’est une ville parallèle, « underground », où se nouent et se dénouent des vies invisibles à la surface.

 

Depuis 2023, le métro new-yorkais est sous les projecteurs. Violences ponctuelles, visibilité accrue des personnes sans-abri et des malades mentaux : autant de signes qui dessinent un réseau en tension, comme le documente

Le Monde. Le retour des Guardian Angels, une patrouille chargée de la sécurité dans le métro, et une fréquentation toujours 20 % en dessous du niveau pré-pandémie témoignent de la fracture entre la gestion sécuritaire et l’usage réel de ces espaces souterrains.

Et puis il y a ce geste symbolique du nouveau maire, Zohran Mamdani, prêtant serment dans une station désaffectée sous City Hall. Dans ce silence de béton, le métro devient politique : inclusion sociale, transport public, transformation urbaine. Les rapports de pouvoir, les logiques économiques et les inégalités sociales se lisent dans la répartition des sièges, le choix des stations où l’on attend plus longtemps, le silence des cadres, les regards des sans-abris. Comme l’écrivent Mark Gottdiener et Ray Hutchison dans The New Urban Sociology publié en 2000, les infrastructures urbaines ne sont jamais neutres : elles reflètent et façonnent la société. Ce dossier propose une traversée documentée de plusieurs quartiers de New York, à partir de ce que le métro, ou son absence donnent à voir.

IMG_6091.jpg

SECTION À REMPLIR 

Par Elora Veyron-Churlet et Baptiste Martin

Le 6ème sens ( le point pol ) 

Éditorial 

Zohran Mamdani : le métro comme contre-récit à l’Amérique de Trump

le 1er janvier, Dans une station de métro désaffectée de Manhattan, Zohran Mamdani a prêté serment sur un exemplaire du Coran, devenant officiellement le premier maire musulman de New York City. Élu en novembre sur un programme de gauche et une opposition frontale à Donald Trump, le jeune démocrate a choisi le métro, symbole du quotidien new-yorkais, pour marquer son entrée en fonction.

Zohran Mamdani ( milieu ) à son investiture dans l'ancienne bouche de métro désaffectée aux côtés de sa femme, Rama Duwaji ( droite ) ©AFP

En janvier dernier, Zohran Mamdani a été élu maire de New York à 34 ans, devenant le politicien le plus à gauche à occuper ce poste dans l’histoire de la ville. Pour marquer le début de son mandat, il n’a pas choisi l’escalier monumental de l’hôtel de ville, ni une salle officielle, ni même un grand meeting populaire. Il a choisi un lieu souterrain, presque fantomatique : Old City Hall Station, une station de métro inaugurée en 1904 et fermée depuis 1945. Là, sous les voûtes de céramique et les luminaires d’un autre siècle, il a prêté serment. Le geste est tout sauf décoratif,il dit déjà une politique.

Dans la communication politique, les lieux ne servent pas seulement de toile de fond : ils deviennent des arguments. Ils condensent une vision du pouvoir, une manière de se situer face au peuple, à l’histoire, aux institutions. Le métro, à New York, n’est pas seulement un réseau de transport. C’est une infrastructure de brassage, un système nerveux urbain, un espace de friction entre les classes, les langues, les trajectoires, les promesses de mobilité et les réalités d’enfermement social. En choisissant ce lieu, Mamdani ne se contente pas de convoquer un imaginaire populaire. Il se place dans une histoire matérielle de la ville : celle d’un New York qui a autrefois construit grand, public, collectif.

Il l’a d’ailleurs formulé lui-même en décrivant cette station comme un « monument physique d’une ville qui osait bâtir de grandes choses pour transformer la vie des travailleurs ». Sa formulation fait du métro un symbole de gouvernement. Elle inscrit son mandat dans une idée très précise : ré-investir (par son inversti-ture) ce qui a été abandonné, et réactiver ce qui reliait autrefois les habitants, jusque dans les néons eux-mêmes. C’est ici que le parallèle avec Trump devient éclairant à condition de bien le manier.

​​​

Depuis 2015, Donald Trump a imposé une communication fondée sur la performativité du conflit : dire, c’est déjà agir ; tweeter, c’est gouverner. On  attaque les juges, les médias, les élus. C’est montrer qu’on parle « au nom du peuple » contre les médiations qui l’entravent. Sa stratégie repose sur une promesse de désintermédiation : il n’y aurait plus besoin de filtres, plus besoin d’institutions, plus besoin de corps intermédiaires. Lui seul parlerait directement au pays. C’est la logique populiste classique : faire croire que la démocratie existe davantage quand elle se débarrasse de ses médiations.  Mamdani, lui, mobilise certains outils visuels de cette communication directe mais pour raconter exactement l’inverse. C’est le retour du « serrage de mains ».

Là où Trump attaque les institutions, Mamdani cherche à réenchanter des services urbains concrets. Il ne met pas en scène un face-à-face entre un chef et « le vrai peuple » contre des ennemis intérieurs. Il ne contourne pas la ville : il s’y déplace. Il choisit une infrastructure publique jusqu’à sa fête la plus privée, son mariage. Et non pour dire « moi contre le système », mais pour signifier qu’une ville peut encore construire du commun et une confiance par ses équipements, ses services et ses lieux partagés. Même dans l’ère de l’hostilité publique. Son geste n’est pas anti-institutionnel ; il est post-abandon.

Il représente à la fois la grandeur passée de la ville et les limites très concrètes de son contrat social. En choisissant une station abandonnée pour inaugurer son mandat, Mamdani met en scène une idée politique simple mais puissante : le futur peut commencer là où la puissance publique s’est retirée.

Il ne choisit pas un rooftop, un studio télé ou une skyline instagrammable. Il choisit un sous-sol historique, c’est-à-dire un lieu de mémoire collective, un lieu de passage, un lieu qui raconte à la fois la promesse démocratique de la ville moderne et ses impasses. Aux racines donc, il faut réparer plutôt qu’effacer, et creuser au lieu de dominer. 

 

 

 

Screenshot 2026-04-07 at 20.37.38.png

Ces images de mariage dans le métro participent à la construction d’une image politique de proximité ©zohrankmamdani ( Instagram ) 

Malgré tout, ce geste reste une mise en scène. Et dans ce théâtre, l’électeur est spectateur. 

Car malgré sa charge symbolique, la cérémonie s’est tenue dans un espace fermé au public, inaccessible au quotidien, réservé à quelques invités. Le paradoxe est entier : Mamdani choisit un symbole de circulation démocratique pour un rite profondément contrôlé. Le métro, espace populaire par excellence, devient théâtre de légitimation. Il sert à montrer une proximité avec la ville sans que cette ville parle en retour.

Avec plus de 8,5 millions d’habitants, cette réciprocité de communication est presque illusoire. À l’instar du mégaprojet Penn Station Access, qui vise à prolonger la ligne New Haven de Metro‑North jusqu’à Penn Station via le Bronx, la ville réalise des projets monumentaux : chantiers visibles, financements publics massifs sans nécessairement engager un débat élargi sur leur impact social et territorial sur la discrimination spaciale.

Autrement dit, Mamdani n’échappe pas à une contradiction centrale de la politique : on peut utiliser les bons symboles sans encore produire les bons espaces démocratiques.

Pour que le symbole ne se transforme pas en cul-de-sac démocratique, Mamdani devra traduire cette image de proximité en politiques concrètes, dans un contexte où la ville reste dépendante des subventions fédérales et où l’administration municipale est encore structurée par les réseaux d’influence d’Eric Adams. Son engagement sur l’accueil des migrants, la non-coopération avec ICE, et la justice sociale mettra à l’épreuve la limite entre le spectacle politique et l’efficacité gouvernementale.

C’est toute la différence entre représenter le peuple et le faire participer.

Et c’est peut-être là que se jouera la vérité de son mandat. S’il veut que cette scène inaugurale soit autre chose qu’une image brillante de plus dans une ville saturée de récits, il devra faire du métro autre chose qu’une métaphore. Non pas seulement un emblème du passé industriel et du futur progressiste, mais un point de départ concret pour penser la dignité urbaine et la réparation territoriale dans une Amérique blessée et essoufflée.

057A0607.jpeg
Des touristes venus à New York viennent faire leurs photos dans le métro. ©Elora Veyron-Churlet

Par Elora Veyron-Churlet

Le goût ( amer )

Le Bronx

Bronx Bajans

By E. Ethelbert Miller  

we would take the train to brooklyn

leaving the bronx

down through harlem

out to prospect park

bergen street and franklin avenue

where everyone was cousin

aunt and uncle

where talk was about back home

and who died

and who got married

and who we were

we were always reminded

on sundays

IMG_6099_edited.jpg
B124C92E-C3A3-4EEE-8397-587D210288C7_1_105_c.jpeg

Bienvenue dans le Bronx !Bronx !

 

Woodlawn, au nord du Bronx, est un quartier résidentiel connu pour son héritage irlandais, surnommé Little Ireland. Entre ses maisons basses, ses commerces de quartier et le célèbre Woodlawn Cemetery, il offre un contraste paisible avec le reste de New York. C’est ici que commence la ligne express 4, relie le nord du Bronx à Manhattan en quelques dizaines de minutes. Elle permet aux habitants de se déplacer pour le travail, l’école, les loisirs ou simplement de rejoindre d’autres quartiers de la ville. Pour beaucoup de New-Yorkais, le métro est bien plus qu’un moyen de transport : c’est un outil qui rythme leur journée.

IDÉES - Le Bronx, un quartier victime de son design ?

​​À proximité de la ligne 4 du métro, la Cross Bronx Expressway traverse le Bronx. Malheureusement bien plus célèbre que le métro, cette autoroute a profondément marqué le Bronx.

C'est l’un des axes routiers les plus fréquentés de New York. Camions, voitures, trafic de transit : l’autoroute relie l’est et l’ouest du Bronx et constitue un maillon stratégique de l’Interstate 95, qui va de Miami au Canada. Mais pour de nombreux habitants du sud du Bronx, elle symbolise surtout une absurdité urbaine : un territoire traversé de part en part, sans pour autant être mieux desservi.

 

Conçue en 1948 par Robert Moses pour fluidifier la circulation automobile, la Cross Bronx Expressway continue, plus de soixante-dix ans plus tard, d’imposer ses nuisances (pollution de l’air, bruit, coupures urbaines) à des quartiers populaires.Car si l’autoroute voit défiler chaque jour des dizaines de milliers de véhicules, aucun bus du réseau de transport MTA (l’autorité des transports) ne circule directement sur son axe principal. Certaines lignes empruntent bien des voies mais sans répondre aux besoins quotidiens des riverains.

 

« Le plus gros problème, si vous demandez aux habitants autour de la Cross Bronx, c’est simplement comment se déplacer », résume Siddhartha Sánchez, directeur de l'association pour l'environnement Bronx River Alliance, cité par le Bronx Times. « Les transports sont très lents et souvent à quinze minutes à pied, au mieux ».

 

Le paradoxe est d’autant plus frappant que nombre des automobilistes qui empruntent la Cross Bronx ne s’arrêtent jamais dans le Bronx. D’après une étude conjointe de la ville et de l’État de New York publiée en 2025, l’autoroute sert avant tout de corridor de transit régional, notamment pour les poids lourds, qui représentent 18 % du trafic. Autrement dit, le Bronx en subit les effets, sans en tirer les bénéfices.

À cette logique héritée du tout-voiture, plusieurs urbanistes opposent une autre lecture : le problème du Bronx ne serait pas un manque de routes, mais un manque d’alternatives. 

Selon les défenseurs des transports publics, il faut penser autrement. Par la mise en place de bus plus rapides, de meilleures connexions locales, mais aussi par une réflexion plus large sur le fret et la circulation régionale. 

En parallèle, plusieurs collectifs militent pour recouvrir certaines portions de l’autoroute, afin de reconnecter les quartiers coupés en deux depuis sa construction et de créer de nouveaux espaces publics. Mais pour nombre d’habitants et d’associations, le cœur du problème reste le même : le Bronx doit être pensé comme un lieu de vie et non plus de traversée.

©Baptiste Martin

Screenshot 2026-04-06 at 22.45.41.png

Avec son projet Segregation by Design, l’urbaniste Adam Susaneck retrace comment les choix d’aménagement du XXe siècle ont participé à la ségrégation raciale des villes américaines, en montrant comment autoroutes, destructions de quartiers et politiques de rénovation urbaine ont redessiné l’espace au détriment des populations noires et latinos.

4E7B1C8B-A901-4EF5-8EC1-FD2D170676D9_1_105_c.jpeg

Le sud du Bronx concentre aujourd’hui la pauvreté

et les populations les plus vulnérables.

Les communautés latino-américaines et afro-américaines y sont majoritaires : 55 % des habitants sont d’origine latino-américaine (Porto Rico, République dominicaine, Mexique, Équateur), 30 % sont afro-américains, 8 % blancs, le reste appartenant à d’autre communautés, dont asiatiques.

©Baptiste Martin

SECTION À REMPLIR 

Le trajet de Carlos raconte aussi celui d’une ascension lente. Arrivé à New York en 1998 avec 612 dollars, après avoir fui le Pérou à 16 ans, il passe par des petits boulots et plus d’un an dans un grenier avant de reprendre des études. Chaque jour, il met encore près de 40 minutes de métro pour rejoindre Manhattan depuis le Bronx. 

IMG_6100.jpg
41A7E675-8624-4A3F-B5D0-9575B467B1F2_1_105_c.jpeg

©Elora Veyron-Churlet

Et ce temps de trajet a un coût. Dans le métro, la pollution, issue notamment de l’usure des rails, s’accumule. Elle pèse davantage sur les populations les plus modestes et les communautés racisées, que ce soit en surface ou dans le métro. 

 

Les travailleurs noirs et hispaniques sont exposés à des niveaux de particules fines entre 23 % et 35 % plus élevés que les usagers blancs et asiatiques. « La majorité des emplois se concentrent à Manhattan […] les populations à faibles revenus, qui font majoritairement partie de ces communautés, vivent plus loin, ce qui allonge leur temps de trajet et leur exposition », explique le chercheur Ghandehari.

©Baptiste Martin

Aux États-Unis, la pollution de l’air ne frappe pas au hasard. Alors que les personnes racisées représentent 42 % de la population, elles sont majoritaires dans les territoires les plus exposés : selon notre planète info, 57 % vivent dans des comtés où l’air est jugé nocif, et 53 % dans ceux où il est le plus dégradé. 

057A0581.JPG

©Elora Veyron-Churlet

L'ouïe ( nuances et réputation )

DB642B5E-DCDE-464C-9390-E5D6CD4AC704_1_105_c.jpeg
F08AD53A-2618-40FE-8EB0-703ED5103961_1_105_c.jpeg

Si le métro aérien peut sembler agréable pour les touristes, il peut devenir un enfer au quotidien. Le métro new-yorkais peut atteindre entre 80 et 120 décibels. D’après l’étude de Shah et al. (2019), quinze minutes passées sur un quai suffisent à provoquer de légères modifications auditives. Pour les habitants et les travailleurs sous ou à proximité des lignes aériennes, cette exposition sonore répétée dépasse largement les recommandations et pèse sur leur sommeil, leur santé mentale et auditive.

Extrait d'enregistrement du métro 

©Baptiste Martin

©Baptiste Martin

©Baptiste Martin

©Baptiste Martin

C'est LA raison pour laquelle le Bronx est connu : le Yankee Stadium. La célèbre équipe de baseball des Yankees de New York joue à domicile ici.  L’équipe affiche un palmarès impressionnant : 27 titres en série mondiale et 40 titres dans la ligue américaine depuis sa création en 1901. Le stade symbolise à lui seul l’identité populaire et sportive du quartier.

Le Yankee Stadium compte environ 47 000 places assises pour le baseball et reçoit chaque année plus de 3 millions de visiteurs, matchs compris.

E03AD2D3-8FDA-49DB-BECE-DFFAE8C780DA_1_105_c.jpeg

©Baptiste Martin

Le toucher  ( mémoire et fantasmes )

Manhattan 

IMG_6098.JPG
ÉTATS D’ARTS-17 2_edited.png

Manhattan est le cœur battant de New York. Entre gratte-ciels vertigineux et avenues légendaires, l’île concentre l’économie, la culture et les flux humains. C’est ici que Grand Central Terminal joue son rôle de poumon logistique, orchestrant les déplacements de centaines de milliers de voyageurs, tandis que le quartier reste un miroir de la ville : prospère, bruyante, fascinante…

©Elora Veyron-Churlet

À 5 h 45, Grand Central n’est pas encore une carte postale.
C’est une machine qui se met en route.

Dans un coin du terminal, Eddie ouvre son échoppe avant le lever du jour. Il aligne ses brosses, prépare les chiffons et vérifie les sièges. Autour de lui, ses cireurs prennent position comme une petite armée bien rodée. La scène se répète chaque matin, presque à l’identique.

« C’est notre heure de pointe et il faut faire vite », dit-il.

Ici, tout est affaire de cadence. Sept à huit minutes pour un cirage avant d’attraper son train ou de filer au bureau.

 

Les clients arrivent encore ensommeillés, café à la main, le regard déjà happé par leur journée. Certains déplient un Daily News, d’autres un New York Post. Le cuir craque, les journaux bruissent, les premiers talons résonnent sur la pierre.

ÉTATS D’ARTS-17 2_edited.png
ÉTATS D’ARTS-17 2_edited.png

Chaque jour, jusqu’à 750 000 personnes traversent Grand Central, selon la  Metropolitan Transportation Authority et les gestionnaires du terminal. Mais la gare n’est pas qu’un point de passage : cafés à emporter, journaux, boutiques et restaurants font tourner toute une économie.

Conçue dès 1913 comme une ville dans la ville, elle combine circulation, commerces et services, reliée à des hôtels et des bureaux. En résumé : monétiser le flux humain.

Le Grand Central n’est plus seulement un nœud de transport, elle est la colonne vertébrale du Midtown, acheminant chaque matin les travailleurs au cœur de la ville.

SECTION À REMPLIR 

ÉTATS D’ARTS-17 2_edited.png

©Elora Veyron-Churlet

©Elora Veyron-Churlet

Longtemps, Grand Central a incarné le luxe ferroviaire. À son âge d’or, ses quais accueillaient des trains aux noms romanesques, comme The Mohawk, The Missourian, The Water Level et surtout le légendaire 20th Century Limited, le train des puissants reliant New York à Chicago. Sur tapis rouge, célébrités et industriels montaient à bord, faisant de la gare un spectacle de hiérarchie sociale et de prestige new-yorkais. Au cinéma, Hitchcock l’utilise pour sa lisibilité immédiate, Grand Central n’est jamais neutre. Elle met en scène l’Amérique.

 

 

Après la Seconde Guerre mondiale, le déclin du rail et l’essor de la voiture et de l’avion plongent la gare dans l’oubli. Dans les années 1970-80, Midtown Manhattan se fissure : Grand Central se dégrade. Times Square et Bryant Park symbolisent la criminalité et la chute du centre-ville.

À partir des années 1980-90, la reconquête commence. Propriétaires, commerçants et acteurs économiques organisent le Grand Central Partnership pour nettoyer, sécuriser et animer le quartier. La ville rénove les parcs et disneyfie Times Square. La criminalité recule. Grand Central redevient joyau et signal urbain positif, symbole de renaissance et de la capacité de New York à se remettre en scène.

ÉTATS D’ARTS-17 2_edited.png
ÉTATS D’ARTS-17 2_edited.png

Cette renaissance ne s’est pas seulement jouée dans l’urbanisme ou la sécurité : elle s’est aussi fabriquée à l’écran. Avec Gossip Girl, Grand Central redevient une image désirable de New York. Pour toute une génération de touristes, la gare n’est plus seulement un lieu de transit : elle devient un décor à reconnaître, à photographier, à rejouer.

 

Comme les marches du Met ou l’Upper East Side, elle entre dans le circuit du set-jetting, ce tourisme nourri par les séries, au point d’alimenter des visites guidées dédiées aux lieux de tournage. 

À Grand Central, la mise en scène passe aussi par le son. Dans les couloirs et les mezzanines, des musiciens transforment la gare en scène publique, entre flux de voyageurs et pause suspendue. Depuis les années 1980, le programme Music Under New York de la MTA encadre ces performances dans le réseau, Aujourd’hui, plus de 150 artistes et ensembles assurent plus de 8 500 performances à travers tout le réseau de transport. Les styles vont des cordes classiques au jazz, en passant par le folk, les musiques du monde ou encore le chant a cappella. Grand Central fait partie de ces lieux où la ville s’écoute autant qu’elle se traverse.

©Elora Veyron-Churlet

©Elora Veyron-Churlet

Epigram For Wall Street

By Edgar alan Poe  

I'll tell you a plan for gaining wealth,

Better than banking, trade or leases — 

Take a bank note and fold it up, 

And then you will find your money in creases! 

This wonderful plan, without danger or loss, 

Keeps your cash in your hands, where nothing can trouble it; 

And every time that you fold it across, 

'Tis as plain as the light of the day that you double it!

L'odorat 

IMG_6098.JPG
1B112933-48DA-45B2-8977-304D6A268420_1_105_c.jpeg

©Baptiste Martin

CARNET DE NOTES - Qui sont ces gens qui vont travailler à Wall Street ?

Le matin, ils sortent du métro comme on entre en scène sans vouloir être vus.

À 7h43, dans le hall blanc d’une station de métro du Lower Manhattan, ils marchent vite, très vite. Ils remontent des couloirs blancs avec la même vitesse, la même fatigue déjà rentrée dans les épaules. Ils ont le pas fermé, le regard déjà absorbé par un écran, un café à la main. On les reconnaît moins à leur costume qu’à leur rythme. À leur manière d’habiter la ville sans vraiment la regarder. Puisqu’il y a encore des costumes, bien sûr, mais moins qu’avant. Ils ont l’air d’être déjà à l’intérieur de leur journée avant même d’avoir franchi la rue.

On dit « Wall Street » comme si c’était une rue. Mais à partir du lundi matin, excepté si vous êtes touristes, ce n’est pas une rue, c’est une condition. Une manière de vivre sous tension dans un espace où l’argent n’est pas seulement une récompense, mais une unité de mesure du temps, du sommeil, du corps, du prestige et de la peur.

Et ceux qui y vont travailler chaque matin ne sont pas exactement ceux qu’on imagine.

Pas seulement des « loups ».

Plutôt les visages d’une industrie qui a changé de costume, mais pas entièrement de logique. Aujourd’hui, la finance new-yorkaise ressemble moins à un film d’Oliver Stone qu’à un univers feutré, où des décisions complexes se prennent dans un langage si abstrait qu’il en devient politique sans jamais se dire comme tel.

 

Ceux qui vont à Wall Street ne vendent pas seulement des produits financiers. Ils manipulent des flux qui retombent ensuite quelque part dans le réel : un rachat d’entreprise, un licenciement collectif ou encore avec un loyer qui grimpe. Ce sont des gens qui passent leurs journées dans l’abstraction, mais dont le travail a des effets très concrets sur la vie des autres.

Et pourtant, à l’échelle de New York, ils sont peu.

C’est l’un des grands paradoxes du lieu. Wall Street pèse moins par sa masse que par son intensité. Selon le bureau du contrôleur de la ville, les activités financières représentaient environ 483 000 emplois à New York en 2024, avec un salaire annuel moyen de près de 310 000 dollars.

Ce que Wall Street fabrique vraiment, ce ne sont pas seulement des fortunes. Ce sont des types de personnes.

On y entre jeune. Et rarement par hasard. Avoir appris tôt à vouloir ce genre de vie, ou au moins à ne pas en avoir peur, fait souvent la différence. Les grandes banques et les fonds recrutent à la sortie d’universités où l’on maîtrise déjà les codes : la valeur des noms, des stages et des réseaux, ainsi que la manière de se tenir en entretien. Il existe bien sûr des trajectoires plus accidentées, mais, dans l’ensemble, Wall Street continue de privilégier des profils déjà familiarisés à cet univers avant même d’y travailler. Savoir, presque instinctivement, comment parler à quelqu’un qui décidera de votre bonus sans jamais avoir besoin d’élever la voix est tout aussi déterminant. Comprendre très vite ce qui est « normal », même lorsque cela ne l’est pas, l’est tout autant.

 

Et parmi ces normalités, il y a la fatigue.

C’est probablement le point le plus important à raconter si tu veux éviter le papier paresseux sur « les riches de Wall Street ». Car l’une des réalités les plus constantes de cet univers, c’est la manière dont il transforme l’épuisement en preuve de valeur.

​Pendant longtemps, ce sujet circulait surtout sous forme de rumeur ou de folklore interne. Aujourd’hui, il est documenté, parfois même publiquement contesté. Ces dernières années, plusieurs enquêtes et procédures ont remis en lumière la violence ordinaire des premières années dans certaines banques d’affaires. Le Wall Street Journal racontait encore récemment le cas de jeunes banquiers travaillant plus de 100 heures par semaine dans certaines équipes, au point d’en ressortir physiquement abîmés. Le Financial Times rapportait la semaine dernière que JPMorgan déploie désormais des outils technologiques pour surveiller plus précisément les horaires de ses « juniors », après des années de critiques sur la culture des horaires extrêmes. La raison est presque ironique : même quand des plafonds existent, beaucoup de jeunes salariés sous-déclarent leurs heures, de peur d’être jugés « pas assez solides » ou retirés des dossiers importants. C’est l’un des grands secrets mal gardés de Wall Street : tout le monde sait que c’est excessif, mais une partie du prestige repose précisément sur cette capacité à tenir. Un ancien analyste de banque d’affaires, interrogé par le Financial Times, résumait cette culture par une logique simple : si tu n’es pas disponible tout le temps, quelqu’un d’autre le sera. Ce n’est pas seulement une pression hiérarchique. C’est une économie de la remplaçabilité. Et c’est peut-être là que le cliché du « privilégié » devient plus intéressant à travailler.

​​​

Oui, beaucoup de ces salariés sont privilégiés. Massivement, parfois obscènement, à l’échelle d’une ville où certains enchaînent deux emplois pour rester à flot. Mais ils sont aussi pris dans une discipline si intense qu’elle finit par ressembler à une forme de captivité volontaire. 

Le salaire n’apporte pas seulement du confort ; il installe une forme de soumission haut de gamme. Et c’est sans doute pour cela qu’ils avancent tous avec cette même allure légèrement tendue dans les rues du sud de Manhattan. 

​​

Il faut aussi rappeler que Wall Street n’est pas peuplée uniquement de ses héros officiels. Il y a ceux qu’on nomme dans les profils de magazines : analystes, associates, traders, partners. Et puis il y a tous ceux qui rendent ce monde possible sans jamais être inclus dans son mythe. Les réceptionnistes qui voient passer les visages sans appartenir au récit. Les agents de sécurité qui ouvrent les halls avant l’aube. Les assistants exécutifs qui tiennent l’architecture invisible des agendas. Toute une main-d’œuvre qui partage parfois le même immeuble, mais pas la même ville.

 

C’est peut-être l’image la plus juste de ce quartier : un bâtiment où coexistent plusieurs économies morales sans presque jamais se toucher.

Au trente-deuxième étage, un bonus à six chiffres peut être discuté comme une déception relative. Au rez-de-chaussée, quelqu’un badge pour un contrat dont la prolongation dépend d’un budget que personne ne lui expliquera.

36946589-E40D-4089-8A8F-D9CE6A5FF227_1_105_c.jpeg

Kelvin habite dans le Bronx et travaille à Wall Street  ©Baptiste Martin

Le problème, pour décrire honnêtement ce monde, ne tient pas seulement à la concentration de l’argent, mais aussi à celle d’un pouvoir plus discret : décider que certains temps valent plus que d’autres.

Aujourd’hui, Wall Street aime se raconter comme un lieu plus moderne, plus inclusif et moins caricatural qu’autrefois. C’est vrai, en partie. Les visages ont changé, les métiers aussi. Les équipes techniques, quantitatives, juridiques et réglementaires ont pris une place immense. Mais quand on regarde les étages supérieurs, le vieux plafond n’a pas disparu. Il s’est sophistiqué.

Les travaux de McKinsey sur les services financiers nord-américains montrent une constante : les femmes sont relativement présentes à l’entrée, puis se raréfient au fil de la hiérarchie. Le secteur souffre de ce que les chercheurs appellent un « broken rung », c’est le premier échelon qui saute tôt dans une carrière, au moment de la première promotion vers des fonctions managériales.

 

DSCF8481 2.jpeg

Sous son manteau, son habit de travail.

©Baptiste Martin

Dans cette industrie, les femmes progressent moins vite que les hommes dès le début, et les femmes racisées encore plus. Une des études de McKinsey relevait que plus de la moitié des femmes de la finance déclaraient avoir subi au moins une microagression sur un an, et que les niveaux de burn-out y étaient particulièrement élevés. Au fond, cela montre que Wall Street change son image plus vite que son pouvoir.

Et pourtant, ils continuent d’y aller.

 

 

Pourquoi ?​

 

Parce qu’il y a aussi, dans ce monde, une promesse qui tient. Celle qu’en échange d’une intensité hors norme, la ville vous laissera monter. Qu’il existe quelque part une forme de sécurité et de reconnaissance. Wall Street reste l’un des rares endroits où des jeunes adultes peuvent encore croire qu’ils vont acheter du temps futur avec leur présent.C’est une promesse coûteuse, mais réelle. Alors, qui sont ces gens qui vont travailler à Wall Street ?Ils ont appris très tôt à convertir leur endurance en valeur. Qui habitent un monde où l’abstraction produit du réel, où le prestige exige de l’effacement, où l’argent compense sans jamais réparer tout à fait? Des gens qui traversent New York comme si la ville leur appartenait un peu, alors même qu’eux aussi, souvent, appartiennent déjà à quelque chose de plus grand qu’eux.

 

Ils ont appris très tôt à convertir leur endurance en valeur. Ils habitent un monde où l’abstraction produit du réel, où le prestige exige de l’effacement, où l’argent compense sans jamais réparer tout à fait. Traversant New York comme si la ville leur appartenait un peu, ils appartiennent pourtant déjà à quelque chose de plus grand qu’eux.

Le matin, dans le métro, l’air est banal, ce qui est peut-être le plus troublant. On les voit monter les escaliers, pester contre les retards, répondre à des messages, consulter un agenda déjà saturé. Parfois étudiants fatigués, parfois quadragénaires impeccablement usés. Et pourtant, la direction reste la même, vers l’un des rares endroits où le pouvoir prend encore une forme discrète, celle d’un travail de bureau.

Wall Street ne se reconnaît plus seulement à ses tours.

Il se reconnaît à ses corps.

À leur vitesse.

À leur fatigue bien habillée.
Et à cette étrange façon qu’ils ont de marcher, chaque matin, comme si le temps des autres ne s’écoulait pas tout à fait au même rythme que le leur.

 

IMG_6098.JPG

Wall Street est sa scène de jeu ©Baptiste Martin

IMG_6099_edited_edited.png

RÉACTION - New York, le métro des maux ?

Quelques affaires ultra-médiatisées, diffusées en boucle sur les réseaux sociaux et les chaînes locales, ont suffi à faire du réseau un symbole politique. À New York, la rame n’est plus seulement un moyen de transport ; elle est devenue un baromètre émotionnel de l’état de la ville.

Ce glissement est au cœur d’une bataille narrative. Car les chiffres racontent une histoire plus ambiguë que les images.

 

La police new-yorkaise affirme que la criminalité dans le métro a reculé en 2024, puis à nouveau en 2025, avec des baisses notables des principaux indicateurs, notamment en début d’année. En janvier 2025, le New York Police Department évoquait une chute de 36 % des crimes majeurs dans le métro par rapport à l’année précédente. Mais à New York, la statistique ne suffit plus à désamorcer la sensation. Dans une ville saturée de vidéos virales, de récits d’agressions et de tensions sociales, la peur a acquis une autonomie propre.

Le métro comme scène primitive du désordre

Ce qui se joue dans le métro dépasse la seule question sécuritaire. Le réseau souterrain rend visibles plusieurs crises entremêlées : logement, santé mentale, addiction, mais aussi les difficultés d’une grande ville à organiser la prise en charge de certaines formes de vulnérabilité. Dans les wagons, cette réalité se manifeste concrètement. Certaines personnes parlent seules, dorment, titubent ou semblent en détresse. Ces situations rappellent les limites des dispositifs de prise en charge dans une des métropoles les plus riches des États-Unis.

Cette promiscuité a contribué à faire du métro un objet de débat politique. Dans l’espace public, il est tour à tour présenté comme un enjeu d’ordre urbain ou comme le symptôme de difficultés sociales plus larges.

 

L’affaire Daniel Penny, ou la ville face à elle-même

Le point de bascule porte un nom : Jordan Neely. Le 1er mai 2023, cet homme noir de 30 ans, sans domicile fixe, souffrant de troubles psychiatriques, meurt dans une rame du métro après avoir été maintenu par Daniel Penny, un militaire de la marine blanc. L’affaire, immédiatement filmée, commentée et instrumentalisée, fracture New York. Pour certains, Jordan Neely incarne la faillite sociale et raciale de la ville ; pour d’autres, Daniel Penny représente l’usager ordinaire contraint d’intervenir là où l’État n’assure plus la sécurité.

Depuis, quelque chose s’est figé dans les comportements. Les passagers interviennent moins. Ou différemment. Chacun mesure désormais le coût possible d’un geste. Dans un wagon, l’indifférence n’est plus seulement de la froideur urbaine ; elle est aussi devenue une stratégie de survie juridique, morale et médiatique

La psychiatrie comme seconde ligne de front​

 

Mais la vraie mutation est peut-être ailleurs. Depuis deux ans, New York ne traite plus seulement le métro comme un problème d’ordre public ; elle le traite comme le lieu où se manifeste, de la manière la plus crue, sa crise de la santé mentale.Sous l’administration Adams, la ville a renforcé son Subway Safety Plan, qui combine présence policière, équipes sociales et interventions psychiatriques. Ces unités mixtes ont été déployées pour intervenir auprès des personnes souffrant de troubles psychiques sévères dans le réseau. L’État de New York a, de son côté, soutenu l’expansion des équipes SCOUT, spécialisées dans ces situations de crise. Derrière le langage administratif, c’est une ligne politique lourde qui se dessine : la montée d’une prise en charge plus coercitive. Eric Adams a assumé publiquement vouloir faciliter les hospitalisations involontaires de personnes jugées incapables de se protéger elles-mêmes. La ville présente cette doctrine comme une réponse humanitaire à l’abandon psychiatrique. ​Une ville qui aménage sa propre peur​.

 

Cette politique ne passe pas seulement par des uniformes. Elle s’inscrit aussi dans le décor.

 

Depuis 2024, la MTA, l’autorité des transports, et l’État ont accéléré une série d’aménagements destinés à rendre le réseau plus sûr ou du moins plus contrôlable : barrières de quai, éclairage LED renforcé et caméras dans les rames. En 2025, les autorités affirmaient avoir installé des barrières protectrices dans des dizaines de stations, avec un objectif de généralisation progressive. Ces transformations peuvent sembler techniques, mais elles sont aussi politiques. Elles reposent sur une idée simple : organiser l’espace pour anticiper le danger, limiter l’imprévu et encadrer les corps. Une architecture de prévention, mais aussi de suspicion.

Répondre à la peur par la démonstration de force

Face à cette angoisse collective, les autorités ont choisi une réponse à la fois très lisible et très politique : occuper le terrain.

 

En mars 2024, la gouverneure démocrate de l’État de New York, Kathy Hochul, annonce un plan de sécurisation spectaculaire : 1 000 agents supplémentaires dans le métro, dont 750 membres de la Garde nationale, aux côtés de policiers de l’État et d’agents des transports.

 

L’image est forte, presque déroutante : dans la capitale mondiale de la finance, on militarise partiellement l’entrée des stations pour rassurer les usagers. Quelques mois plus tard, la ville et l’État enfoncent le clou. En janvier 2025, Eric Adams et Kathy Hochul annoncent le déploiement de deux policiers en uniforme dans chaque train de nuit, entre 21 heures et 5 heures. Le message est clair : rendre visible l’autorité. La stratégie n’est pas nouvelle, mais elle s’est accentuée. Elle repose sur un principe simple : dans un climat d’anxiété, la présence policière ne sert pas seulement à empêcher le crime, elle vise aussi à donner une impression de maîtrise.

057A0622 3.jpeg

Une policière surveille sur le quai de la ligne 4
©Elora Veyron-Churlet

Le question/réponse

057A0569.JPG

Pourquoi y a-t-il deux agents dans la plupart des métros new-yorkais ?

 

À New York, la plupart des rames de métro circulent encore avec deux agents à bord. Un conducteur, placé à l’avant, conduit le train. Un opérateur, installé au milieu de la rame, s’occupe des portes, des annonces et peut intervenir rapidement en cas d’incident ou de difficulté avec les voyageurs.

Ce fonctionnement remonte au début du XXe siècle. À l’époque, les portes n’étaient pas automatiques et plusieurs agents étaient nécessaires dans chaque train. Avec la modernisation du réseau, les effectifs ont été réduits, mais le modèle à deux personnes est resté.

Pourquoi n’a-t-il pas disparu, contrairement à d’autres réseaux, comme Paris ?

 

D’abord pour des raisons de sécurité : sur un réseau dense et souvent bondé, la gestion des portes reste un enjeu sensible. Cette organisation s’est aussi ancrée dans les habitudes d’exploitation du métro new-yorkais.

Certaines lignes fonctionnent déjà avec un seul agent, comme la ligne G ou certaines navettes. Mais une généralisation se heurte à un obstacle majeur : l’opposition des syndicats, qui invoquent à la fois la sécurité des passagers et la défense de l’emploi.

La méfiance vis-à-vis de l’automatisation joue également. Des tests menés sur la ligne L à la fin des années 2000 avaient été suspendus après plusieurs incidents techniques. À New York, la présence de deux agents reste ainsi un héritage historique, un choix sécuritaire et un compromis social.

Un opérateur du métro de New York à une station.
©Elora Veyron-Churlet​

Brooklyn

IMG_6099_edited_edited.png

From Brooklyn

By Evelyn Scott

Along the shore

A black net of branches

Tangles the pulpy yellow lamps.

The shell-colored sky is lustrous with the fading sun.

Across the river Manhattan floats—

Dim gardens of fire—

And rushing invisible toward me through the fog,

A hurricane of faces.

 

IMG_6099_edited_edited.png
90F48C84-ACA4-478A-810E-DFDFDCF53B64_1_105_c.jpeg

Brooklyn attire de nombreux artistes, notamment dans des quartiers comme Bushwick ou Williamsburg. Des studios et des murs peints par des collectifs comme le Bushwick Collective font partie du quotidien. Mais la hausse des loyers, qui a doublé dans certains secteurs depuis 2010 selon des données municipales, oblige une partie des créateurs à quitter ces quartiers. Les galeries, musées et projets artistiques coexistent donc avec une pression immobilière qui transforme le tissu urbain et social.

La vue 

©Baptiste Martin

SECTION À REMPLIR 

IMG_6097.JPG

Le programme MTA Arts & Design s’inscrit dans une ambition ancienne : dès 1904, les fondateurs du métro new-yorkais veulent en faire un « grand projet public », à la fois efficace et esthétique. L’idée est simple : même dans un espace de transit, chaque détail (matériaux, formes, décor) doit améliorer l’expérience des usagers.

©Baptiste Martin

De Williamsburg à Brighton Beach, Brooklyn est un kaléidoscope de communautés qui cohabitent sans toujours se mêler. À Bushwick, quartier hispanique en pleine mutation, les fresques de street art et ateliers d’artistes voisinent avec bars et restaurants branchés, signes de gentrification.

À Crown Heights, les habitants des Caraïbes vivent aux côtés de l’une des plus grandes communautés loubavitch au monde, où synagogues et traditions rythment le quotidien. Plus au sud, Brighton Beach, ou Little Odessa, accueille des immigrés de l’ex-URSS, conservant langue, culture et commerces propres.

L'heure de pointe nous rappelle que Brooklyn reste avant tout un territoire populaire, façonné par ses habitants et leur travail. Des docks de Red Hook aux usines réaménagées de Bushwick, les ouvriers, artisans et petites entreprises composent le quotidien du  quartier. Cependant, à Brooklyn, seulement 44 % des habitants travaillent dans l’arrondissement. La majorité des actifs traverse donc chaque jour les ponts et tunnels pour se rendre à Manhattan ou dans d’autres quartiers de New York.

057A0817.JPG
057A0813.JPG

L'heure de pointe ©Elora Veyron-Churlet

099FBF08-19C8-4D43-A952-5EED6F7A715D_1_105_c.jpeg

Relancé en 1985, au moment où le réseau sort d’années de déclin, le programme intègre pleinement l’art aux travaux de rénovation. Des artistes sont invités à créer des œuvres directement pensées pour les stations : mosaïques, céramiques, installations en verre ou en métal, conçues pour résister au temps et à l’usage intensif.

bottom of page