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 ©Elisa Martarello

Identités plurielles 

Derrière les fenêtres, des histoires se transmettent en plusieurs langues. Aux États-Unis, l’identité ne se fige pas : elle se compose et se revendique. Des communautés diasporiques aux luttes contemporaines, ces voix reflètent un pays traversé par des héritages multiples. Ici, États d’Arts les raconte au pluriel. 

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    ©Agathe Jacquot

Le melting pot américain : une analogie dépassée ?



« Nous utilisons différents modèles pour comprendre l’importance de l’immigration dans l’histoire américaine. Le plus courant reste celui du melting pot », explique Kevin Kenny, professeur d’histoire spécialisé en immigration à l’Université de New-York (NYU).

Selon cette analogie, les immigrants venus du monde entier seraient appelés à se « fondre » dans une culture commune pour donner naissance à une nouvelle identité. « Toute l’idée est que les différences se fondent pour produire quelque chose de nouveau : l’Américain », précise Kenny.

Une vision remise en question

Cependant, cette conception ne fait plus l’unanimité. Dès les années 1960, elle est vivement critiquée pour son caractère réducteur et simpliste. « Le melting pot implique un processus à sens unique : les immigrants arrivent avec leur diversité, puis celle-ci est effacée par l’assimilation », souligne Kevin Kenny.

Dans les faits, la réalité apparaît bien plus nuancée. Selon lui, les cultures d’origine ne disparaissent pas totalement et continuent d’influencer la société américaine, mais « cette idée ne rend pas justice à la complexité de l’histoire américaine ».

Face à ces limites, d’autres modèles ont émergé, comme celui du « salad bowl » ou de la mosaïque culturelle. « Dans ces approches, chaque groupe conserve ses spécificités tout en s’inscrivant dans un ensemble plus large », explique l’historien. Une vision qui met en avant un processus d’échanges réciproques : « Les immigrants transforment l’Amérique autant que l’Amérique les transforme. »

Une réalité plus complexe

Aujourd’hui, cette diversité est particulièrement visible dans les grandes villes américaines, où coexistent de nombreuses langues et traditions. Une situation qui semble difficilement compatible avec l’image d’une fusion homogène.

« On peut aussi voir le melting pot de manière plus positive », affirme Kenny, « en théorie, n’importe qui peut devenir Américain ».

Cette idée repose sur un principe central du système américain : la possibilité d’accéder à la citoyenneté par la naissance ou par la naturalisation. « [L’accès à la citoyenneté américaine] c’est un modèle radicalement égalitaire dans son principe », insiste l’historien.


Entre idéal et réalité, le melting pot apparaît aujourd’hui davantage comme un symbole qu’une description fidèle. Une image forte, mais contestée, d’une société marquée à la fois par l’unité et par une diversité persistante.

 

Popularisée au début du XXᵉ siècle par la pièce de l’écrivain Israel Zangwill, l’image du « melting pot » s’est depuis imposée comme une référence pour comprendre l’identité américaine. Mais cette vision, longtemps dominante, est aujourd’hui remise en question par de nombreux historiens.

Par Emilie David

Immigration : un débat politique, historique et identitaire aux États-Unis

Du mythe de la « nation d’immigrants » au durcissement des politiques migratoires sous Donald Trump, l’immigration reste l’un des piliers les plus débattus de l’identité américaine. Dans ce reportage,  Kevin Kenny, professeur d’histoire spécialisé en immigration, remonte cette histoire faite de contradictions et de fractures.

Avec Kevin Kenny – Professeur d’histoire et titulaire de la chaire Glucksman d'études irlandaises à l'Université de New York. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Le Problème de l'immigration dans une république esclavagiste : le contrôle de la mobilité aux États-Unis au XIXe siècle (Oxford University Press, 2023), ouvrage récompensé par le prix James A. Rawley et le prix Saloutos.

 

Un reportage d’Agathe Jacquot et Emilie David

Journalistes et images : Agathe Jacquot et Emilie David

Montage : Agathe Jacquot

Musique de RealTunesStudio et AShamaluevMusic

Par Agathe Jacquot et Emilie David

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 ©Elora Veyron-Churlet

À New York, la polémique autour de Zohran Mamdani relance le débat sur la place des Juifs américains

Une interview, des propos incendiaires et une réaction politique immédiate : en quelques jours, une polémique autour du maire de New York, Zohran Mamdani, accusé d’« abandonner les Palestiniens », a reposé la question de la place de la communauté juive dans la société Américaine.​

À New York, il aura suffi de quelques phrases pour rallumer une tension ancienne. Tout commence lorsque le maire, Zohran Mamdani, prend ses distances avec l’autrice palestino-américaine Susan Abulhawa, qualifiant certains de ses anciens propos de « répréhensibles ». Dans un entretien accordé à Briahna Joy Gray, Abulhawa accuse alors le maire de « lâcher les Palestiniens ». Mais la controverse change de dimension lorsque l’écrivaine affirme que les Juifs américains constituent « le groupe le plus privilégié des États-Unis », les accusant collectivement de soutenir Israël, allant jusqu’à les qualifier de « monstres ». 

 

Dans la ville, où réside la plus importante population juive en dehors d’Israël, ces déclarations font réagir. Dans la foulée, Zohran Mamdani annonce la création d’un « Bureau de la sécurité communautaire », chargé de lutter contre les crimes de haine. Une réponse politique rapide, dans un contexte déjà marqué par une hausse des actes antisémites : en janvier 2026, la ville en a recensé 31, contre 11 un an plus tôt. 

Une intégration ancienne, mais inachevée

L’idée selon laquelle les Juifs formeraient une communauté « privilégiée » s’appuie notamment sur leur réussite sociale et leur présence dans certaines sphères d’influence. Mais pour l’historienne Hannah Chana Zevas Green, spécialiste de l’immigration juive aux États-Unis, cette lecture repose sur une vision partielle. « On confond souvent visibilité et domination », explique-t-elle.

 

L’histoire des Juifs aux États-Unis permet d’éclairer cette ambivalence. Majoritairement issus de l’immigration d’Europe de l’Est à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, ils ont progressivement accédé à la citoyenneté et à une forme de stabilité économique. Cette intégration a été à la fois légale et sociale sans que les deux coïncident toujours.

 

« Les Juifs ont souvent obtenu des droits relativement tôt, mais cela ne les a pas protégés de l’exclusion sociale », rappelle l’historienne. Aux États-Unis, dès la fin du XVIIIe siècle, ils bénéficient en théorie de l’égalité civique après la Révolution américaine. Mais cette reconnaissance juridique ne met pas fin aux discriminations : quotas dans les universités dès les années 1920 qui limitent le nombre d’étudiants juifs, clubs et quartiers résidentiels fermés jusqu’aux années 1950, restrictions à l’embauche dans certaines professions. Leur intégration s’est faite par étapes, et toujours sous conditions.

Au-delà de la religion, une identité et une position sociale

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La difficulté du débat tient aussi à la manière dont les Juifs américains sont perçus. Réduits à une appartenance religieuse, ils regroupent une pluralité de courants culturels et politiques, parfois très éloignés les uns des autres.

 

À Williamsburg, la communauté hassidique Satmar (un courant ultra-orthodoxe) illustre l’un des visages les plus visibles de cette diversité.

« Les Juifs hassidiques ne veulent pas s’adapter à la société américaine en général. Ils veulent maintenir leurs traditions et leur mode de vie. Tandis que les Juifs réformés ou conservateurs veulent être “américains comme tout le monde”, même s’ils veulent rester juifs », rappelle la chercheuse. Cette diversité interne se reflète aussi dans les positions sur Israël et la Palestine. Les jeunes Juifs libéraux, souvent critiques envers la politique israélienne, coexistent avec des générations plus âgées attachées à l’État juif pour des raisons historiques, culturelles et identitaires.​​​

Les juifs ultra-orthodoxes de New York sont plus communément appelés juifs hassidiques, ce qui signifie « ceux qui aiment Dieu » en hébreux. Ils vivent principalement dans trois grands quartiers de Brooklyn : Williamsburg, Crown Heights et Borough Park. ©Elora Veyron-Churlet

« Le judaïsme n’est pas seulement une religion, c’est aussi une histoire, une culture, et une expérience sociale comme l’ensemble des communautés d’ailleurs », souligne Hannah Chana Zevas Green. Cette dimension rend toute généralisation plus fragile.​

 

Elle complexifie aussi la question raciale. « Beaucoup de Juifs américains sont aujourd’hui perçus comme blancs, et bénéficient à ce titre de certaines formes d’intégration », explique l’historienne. ​

 

« Les Juifs ne sont pas exceptionnels et l’Amérique non plus. »​

 

Cette situation n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans un cadre plus large : celui d’une société américaine encore largement structurée autour d’une norme majoritaire chrétienne et protestante. « D’autres groupes, comme les musulmans, font également l’expérience d’un rejet, malgré leur intégration légale. Le 11 septembre hante encore », rappelle-t-elle.

 

Aux États-Unis, la religion imprègne profondément la vie sociale. Sans être obligatoire, l’affiliation religieuse reste souvent perçue comme un marqueur de moralité. Parallèlement, le pays s’est construit sur une forte culture de l’organisation : par les associations, les communautés ou les réseaux. Autant de structures qui façonnent les appartenances et les identités.

Cet héritage s’inscrit aussi dans une histoire plus sombre. Au début du XXᵉ siècle, les États-Unis figurent parmi les leaders mondiaux de l’eugénisme, un courant dont l’Allemagne nazie s’inspirera.

 

« Des règles comme la one drop rule, selon laquelle une seule “goutte” de sang noir suffisait à classer un individu comme noir, montrent cette obsession de la catégorisation raciale.

 

Dans ce contexte, le rappelle Hannah Chana Zevas Green, une anxiété diffuse s’installe : celle de ne pas être perçu comme “différent”, de prouver sa conformité, sa respectabilité.

 

La société américaine reste profondément marquée par ces dynamiques identitaires, qui influencent encore aujourd’hui les rapports sociaux et politiques. »

Les femmes ont souvent été en première ligne dans l’intégration des Juifs aux États-Unis notamment parce qu’elles étaient plus en contact avec des non juifs et maîtrisaient mieux la langue. © Elora Veyron-Churlet

Dans ce contexte, l’idée selon laquelle les Juifs américains seraient privilégiés est réductrice. Néanmoins, on ne peut pas ignorer leur « avantage » nous éclaire Hannah Chana Zevas Green : « Beaucoup de Juifs ont appris à comprendre le pays, ses lois, sa politique et sa société. La culture juive valorise l’apprentissage et la justice, ce qui a aidé à lutter contre la discrimination. »​​​​

Par Elora Veyron-Churlet

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©Cristelle Bluteau

New York : la diaspora iranienne se déchire entre deuil et espoir

Au cœur de Times Square, une foule célèbre la mort de l’ayatollah Khamenei. Entre drapeaux et slogans, tous font résonner l’espoir d’un Iran libre, loin de Téhéran mais plus unis que jamais.

 

​​​​​Plusieurs centaines d’Irano-Américains et d’Iraniens se sont rassemblés le 2 mars dernier en l’honneur d’un moment historique : le décès de l’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de la République islamique depuis 1989. Parmi eux, certains brandissent le drapeau tricolore orné du lion et du soleil, emblème de l’Iran avant la révolution de 1979, quand d’autres scandent des slogans appelant à la « liberté en Iran » et à la chute des mollahs. Au cœur de Times Square, sur l’une des avenues les plus célèbres du monde, entre les touristes et les files d’attente devant les théâtres de comédies musicales, ces manifestations ont ouvert une fenêtre sur la communauté iranienne aux États-Unis.

Souvent marginalisée, cette diaspora est pourtant partie prenante de la société américaine, offrant un prisme culturel et politique fort. Ainsi, à des milliers de kilomètres de Téhéran, sur les écrans géants de la plus grande ville des Etats-Unis, c’est une autre guerre qui se jouait, loin des missiles : celle des récits et des identités. Sur une scène, des orateurs haranguent la foule, passant de l’anglais au farsi, ponctuant les cris de la foule d’appels à la tolérance et à l’unité. Avant d’interpréter un chant classique, une Irano-Américaine à la voix chevrotante s’adresse à la foule : « J’aimerais, pour une fois depuis les deux derniers mois, ne pas chanter une chanson de désespoir mais danser avec vous tous et chanter une magnifique chanson joyeuse. » Ces immigrés, résidents des États-Unis depuis plusieurs années ou nouvellement arrivés, célèbrent la fin d’une ère et la promesse, peut-être, d’un retour dans leur pays natal. Un « Iran Libre », comme le revendiquent les pancartes que brandissent les manifestants. Parmi eux, un jeune homme agite une photo de Nika Shakarami, une adolescente tuée lors des manifestations iraniennes de 2022.

​Une diaspora en quête d’unité

La foule témoigne d’un lien culturel étroit entre l’Iran et les États-Unis : monarchistes nostalgiques, jeunes féministes mobilisées depuis les révoltes de 2022, exilés kurdes et iraniens, mais aussi des partisans de Donald Trump, certains arborant la casquette rouge We Are Charlie Kirk.

Navid, membre de l’organisation Lion and Sun NY, responsable de l’organisation de la manifestation, confie : « Nous ne nous battons pas contre la religion musulmane, nous nous battons contre le fascisme et l’islam politique. Nous serons libres grâce à l’aide d’Israël, grâce à l’aide des États-Unis et de formidables Américains. » Ce rassemblement, organisé exclusivement via les réseaux sociaux quelques heures après l’annonce du décès de Khamenei, illustre la vitalité politique d’une diaspora souvent fragmentée, mais réactive. Selon les estimations du Pew Research Center, près de 400 000 Iraniens vivent aujourd’hui aux États-Unis, majoritairement en Californie, au Texas et dans la région de New York. Avec cette manifestation, Times Square est devenu le nouveau théâtre où s’entrelacent les espoirs d’un peuple et les clivages d’une Amérique fracturée.​​​​​​​

Par Cristelle Bluteau​​​​​​​​​​​​​

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©Agathe Jacquot

Héritage culturel chinois : célébration du Nouvel An lunaire à New York

Des milliers de personnes se sont rassemblées dimanche 1ᵉʳ mars dans les rues du quartier de Chinatown, pour accueillir l'année du Cheval de Feu. Il s’agit du 28ᵉ défilé du Nouvel An lunaire dans la ville de New York.

Dans le calendrier chinois, le Nouvel An marque l'arrivée du printemps.

 

Cette année, il a eu lieu le 17 février.

 

Cette fête familiale ancestrale est célébrée à travers le monde par les membres de la diaspora chinoise.

©Agathe Jacquot

C’est la 28e parade organisée au sein de la ville.

 

Elle marque l’année du cheval du feu, l’un des douze animaux du zodiaque chinois.

 

Entre 600 000 et 700 000 personnes étaient attendues au défilé.

©Agathe Jacquot

Le Nouvel An lunaire est un héritage vivant de la culture chinoise new-yorkaise issue de la diaspora.

 

Longtemps persécutée, la communauté chinoise a été l’une des dernières à être autorisée à immigrer aux États-Unis, notamment à cause du Chinese Exclusion Act (mai 1882 à 1943), décret limitant strictement l’immigration chinoise.

©Agathe Jacquot

©Agathe Jacquot

La communauté chinoise est devenue partie intégrante de l’identité new yorkaise.

 

Lors de la parade, plusieurs personnalités publiques, dont le maire de la ville, Zohran Mamdani, étaient présentes.

 

Une manière de rester fidèle à ses promesses électorales et de reconnaître l’héritage culturel chinois ainsi que le multiculturalisme de la ville.

Attirant de nombreux touristes, la parade du Nouvel An est devenue un phénomène culturel, marquant l’influence exercée par la communauté sino-américaine de New York, la plus grande des États-Unis.

 

Elle compte plus de 620 000 habitants sur les 8,4 millions de New-Yorkais.

©Agathe Jacquot

La parade est organisée par l’association Better Chinatown USA, qui se consacre à l’amélioration du quartier.

 

De nombreuses autres organisations, comme le New York Poem Arts Center, y prennent part et aident à fédérer la communauté chinoise de Chinatown.

©Agathe Jacquot

La danse du dragon est principalement pratiquée lors du Nouvel An.

 

Traditionnellement, elle est réalisée dans le but d’attirer la chance et les bénédictions pour l’année à venir.

©Agathe Jacquot

À travers cette parade haute en couleurs, chars, fanfares et artistes costumés défilent.

 

Les célébrations se font souvent en musique, entre chansons traditionnelles et danses folkloriques, dans le but d’éloigner les mauvais esprits.

©Agathe Jacquot

En reprenant l’iconique « I LOVE NYC », Chinatown ancre sa place centrale dans la culture de la ville.

 

Au fil des années, la communauté chinoise est devenue une partie intégrante de l’identité new-yorkaise.

©Agathe Jacquot

La parade constitue le point culminant des deux semaines de festivités qui font suite au Nouvel An lunaire, célébré le 17 février dernier.

 

Elle défile à travers les rues de Chinatown sous une pluie de confettis.

©Agathe Jacquot

Chaque détail compte… Ici, des lanternes traditionnelles chinoises, symboles de fortune et de chance, sont accrochées aux antennes d’une voiture dans les rues de Chinatown.

©Agathe Jacquot

Par Agathe Jacquot

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©Elisa Martarello

New York : le Nouvel An lunaire aux couleurs queer 

Ce dimanche 1er mars, à New York, le quartier de Chinatown à Manhattan s’est transformé en une scène vibrante pour célébrer le Nouvel An lunaire. Au cœur du défilé, l’organisation Lunar New Year for All a déambulé pour représenter les personnes asiatiques queer et transgenres.

​​​​​​​​​​​​​​​Pancartes brandies fièrement : « Queer et décomplexé », « Nous sommes des personnes asiatiques queer et fières de l’être », couleurs arc-en-ciel, peintures… C’est avec ce ton que Lunar New Year For All défile depuis 2010 lors du Nouvel An lunaire dans le quartier de Chinatown à Manhattan.

À l'origine, l’association n'a pas été accueillie facilement par les organisateurs de la parade lors de leur première candidature en 2009 : « Dès que nous avons commencé à leur dire que nous étions un groupe d'Asiatiques LGBTQ+, ils ont cessé de nous parler », confie Karen Lee, cofondatrice. C’est à force de soutiens extérieurs, de médias et de personnalités politiques, que le projet de Lunar New Year For All a pu définitivement entrer dans les rangs de la parade. « Nous comprenons et nous honorons notre culture. Donc, chaque année, nous montrons que nous sommes comme n’importe qui à Chinatown, comme n’importe qui à New York. Et je pense que chaque année, nous essayons de briser les stéréotypes », assure Karen Lee.

Jamais encore une organisation queer et transgenre asiatique n'avait défilé lors du Nouvel An lunaire à Chinatown.

Aujourd’hui encore, leur objectif est clair : créer des regroupements LGBTQ+ pour les défilés, à l’image des collectifs St. Pat’s For All pour la fête de la Saint-Patrick ou de SALGA NYC pour la fête de l’Inde.

 

Être pleinement soi dans sa propre communauté, c'est là que réside le combat de Lunar New Year for All. Asiatique dans un espace queer, queer dans un espace asiatique : Karen Lee appelle ça l'identité intersectionnelle. Cette impression de ne jamais pouvoir être les deux à la fois. « Notre existence est une résistance. Le changement n’est pas facile, il n’apparaît pas rapidement », décrit-elle.

 

Mais ce droit à défiler est loin d’être acquis. « Il y a encore des barrières à faire tomber, [...] un manque de compréhension, [...] un manque d'empathie », explique Karen Lee. Lors de la parade cette année, un passant leur a crié : « vous devriez avoir honte de vous », déplore-t-elle.

 

Karen Lee évoque également les perceptions encore négatives au sein de certaines communautés : « Les Asiatiques considèrent peut-être que le fait d'être trans est une forme de maladie. » Elle insiste sur l'importance d’être reconnue par sa famille : « Si ma famille ne m'accepte pas, elle ne m’invite pas au dîner familial, ça brise les familles. »

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Le contingent Lunar New Year for All veut accroître la visibilité des personnes asiatiques queer et transgenres, alors que cette période de retrouvailles familiales peut aussi être marquée par des formes de rejet. ©Juliette Deshayes

« Si ma famille ne m’accepte pas, elle ne m'invite pas au dîner familial, ça brise les familles. »

Au cœur du défilé du Nouvel An lunaire à New York, Lunar New Year For All tend à revaloriser la communauté queer et transgenre, en faisant disparaître le sentiment de honte ressenti par les LGBTQ+. ©Juliette Deshayes

Vers d’autres horizons

 

L’objectif pour le collectif est de continuer de rayonner lors du Nouvel An lunaire chaque année et peut-être, à l’avenir, de s’étendre à travers New York : « Si nous avons plus de bénévoles, si nous avons plus de moyens, nous voulons aussi organiser ça dans différents arrondissements et à l’occasion d’autres fêtes. » Le mouvement ne reste pas isolé. D’autres associations LGBTQ+ tentent elles aussi de s’intégrer à des événements culturels, souvent sans succès. « Nous avons vu d’autres groupes essayer de faire partie des événements de leurs communautés et être constamment refusés », explique Karen Lee, en évoquant notamment des initiatives issues de la communauté sud-asiatique.

 

Par Elisa Martarello, Juliette Deshayes et Clarence Leblancs

© Clarence Leblancs

Un héritage portoricain au cœur de New York

 

La plus importante communauté portoricaine à l’extérieur de l’île de Porto Rico. À New York, cet héritage culturel reste bien vivant. Des archives du Hunter College aux scènes du Nuyorican Poets Cafe, immersion au cœur d’une culture qui continue de se transmettre.

Sources: Centre d’études portoricaines du Hunter College basé sur les données du U.S Census Bureau.

Texte, voix et montage : Clarence Leblancs. Avec les images de Clarence Leblancs, Émilie David et Philip Bossé

Avec Annibal Arocho, responsable de la bibliothèque et Diana Hernandez, bibliothécaire au sein du Centre des archives portoricaines du Hunter College à New York, Jasmine Rosario, animatrice au Nuyorican Poets Cafe à New York

Par Clarence Leblancs, Émilie David et Philip Bossé

© Clarence Leblancs

Le Nuyorican Poets Cafe : « toujours ancré dans le passé » à New York

Au cœur du Lower East Side de Manhattan, un petit théâtre est devenu au fil des décennies l’un des lieux culturels les plus influents de New York. Le bâtiment du Nuyorican Poets Cafe est aujourd’hui en reconstruction pour voir de meilleurs jours. Sa directrice exécutive, Caridad De La Luz, revient sur sa place dans l’héritage portoricain de la métropole.

Fondé en 1973, le Nuyorican est né dans le salon du poète portoricain Miguel Algarín dans l’East Village. À l’époque, des poètes, dramaturges et musiciens, surtout issus des communautés portoricaines et afro-américaines, cherchaient un endroit pour présenter leurs œuvres, là où ils étaient souvent ignorés par les milieux littéraires dominants. Rapidement, les rencontres informelles se sont transformées en un mouvement culturel majeur lié à la diaspora portoricaine de New York.

Aujourd’hui sous « Nuyoreconstruction », un terme créé par sa directrice exécutive, le centre vise plus haut et surtout plus grand. En maximisant l’utilisation de ses trois étages et en créant de nouveaux espaces de théâtre, le projet de 25 millions de dollars, qui triple les espaces d’accueil, était nécessaire pour conserver le bâtiment historique dans lequel il se situe.

Un incubateur artistique

Caridad De La Luz, de son nom d’artiste La Bruja, a fait ses débuts dans le même établissement qu’elle dirige aujourd’hui. Plus de 30 ans après ses premiers pas dans l’univers du Nuyorican, elle devient la première femme et la première Nuyoricaine à occuper ce poste. S’étant illustrée dans le monde de la performance, en ayant notamment remporté un Emmy pour son travail dans Legacy of Puerto Rican Poetry, le rôle principal du café, soit de propulser les voix marginalisées, reste proche de son cœur. « Nous comblons un vide qui n’existe pas ailleurs… il n’y a pas beaucoup d’endroits (à New York) où un artiste inconnu peut déjà avoir un public pour présenter son travail. »

Aujourd’hui, le Cafe est connu dans le monde entier pour ses soirées de poésie slam, un type de compétition de poésie performée où les artistes présentent leurs textes devant un public qui agit souvent comme jury. Le premier concours poésie slam de New York y a été organisé en 1989, contribuant à populariser la forme d’expression artistique à travers les États-Unis et à l’international. Mais pour La Bruja, poète, actrice, activiste et dramaturge, ce n’est pas seulement la poésie slam qui a sa place dans le Nuyorican. Aujourd’hui, le hip-hop, le théâtre et les arts visuels s’y côtoient. Une variété qui suscite un « intérêt constant de la population ces dernières décennies », y compris chez la jeunesse new-yorkaise.

Mettre de l'avant Porto Rico

Dans une ville cosmopolite comme New York, mettre en avant l’héritage portoricain est une priorité pour De La Luz. « Quand je suis devenue directrice exécutive, j’ai commandé que le drapeau portoricain soit peint sur la façade du bâtiment », un effort de représentation qui ne passe pas inaperçu, remarque-t-elle en souriant : « Je ne pense pas qu’il y ait un autre bâtiment à New York qui ait un drapeau portoricain directement dessus. »

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Ayant évolué dans sa programmation au fil des années, sa réputation s’est elle aussi modifiée. Le Cafe est aujourd’hui connu comme le « Nuyo », mais De La Luz veut retourner aux sources et insiste sur son appellation initiale, parce que selon elle, « dès qu’on enlève “Rican”, c’est là que commence l’effacement culturel ».​

 

Malgré ces transformations, l’esprit du Nuyorican Poets Café reste le même : un lieu où la poésie et la performance servent à raconter des histoires, à créer du dialogue et à donner une voix à celles et ceux qui en ont rarement l’occasion. Après trois ans de fermeture, le Nuyorican Poets Cafe rouvrira officiellement ses portes le 31 octobre 2026 et anticipe déjà de grands événements à cet effet.

Les bandes blanches et rouges du drapeau portoricain sont reconnaissables même sous le grillage épais de la construction. ©Emilie David 

Par Emilie David  

© Philip Bossé

Les dernières traces de l’héritage canadien-français en Nouvelle-Angleterre

Dans quelques années, le français à Manchester pourrait n’être qu’un lointain souvenir et des allusions au passé.

Dans l’ouest de Manchester, au New Hampshire, le quartier Rimmon Heights témoigne des vestiges d’une autre époque avec ses rues Cartier, Dubuque et Joliette. « Tout le monde est Canadien français ici », indique Jopa, propriétaire du Uncle Bob’s Market sur la rue Kelley. Cet endroit a été l’un des plus touchés par la vague migratoire canadienne-française au tournant du XXe siècle, mais il est désormais impossible d’entendre le français dans les rues.

 

De 1840 à 1930, ce qu’on a appelé la « Grande saignée » a vu plus d’un million de Canadiens français traverser la frontière américaine, attirés par les emplois industriels bien rémunérés de la Nouvelle-Angleterre, qui deviendront plus tard les Franco-Américains.

 

Bien que des groupes francophones existaient déjà dans la région – en raison de l’ancienne Nouvelle-France –, ce n’est qu’au lendemain de la guerre civile américaine que des communautés établies, nommées les « Petits Canada », ont commencé à émerger. Il s’agissait de véritables « enclaves » francophones catholiques en marge de la majorité anglo-protestante, comme c’était le cas au Canada. « Ils n'ont pas vu leur situation aux États-Unis être différente de celle du Canada », explique David Vermette, chercheur spécialiste de la population franco-américaine.

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« Nous sommes 100% Américains »

​​​Le restaurant Chez Vachon à Manchester sert des plats typiquement québécois, comme la poutine.© Philip Bossé

Plusieurs Franco-Américains sont revenus au Québec, tandis que ceux qui ont choisi de rester ont trouvé des emplois dans diverses régions de la Nouvelle-Angleterre, notamment à Boston. Le français a peu à peu perdu son « utilité », puisque  l’anglais s’est imposé comme la langue nécessaire pour travailler et se mêler aux autres populations. « Il y avait moins d'attente à parler français et à s'identifier comme tel à chaque génération », expose M. Vermette, lui-même de descendance canadienne-française. « Ta grand-mère te criait dessus en français, mais elle ne s’attendait pas à ce que tu parles français. »

 

Autre facteur important : la fermeture des écoles catholiques francophones. Bien que les écoles publiques américaines proposent des cours de français en seconde langue, elles suivent les normes de Paris, qui sont très différentes du dialecte régional. Ce décalage aurait suscité une « honte » chez plusieurs personnes, selon John Tousignant, directeur exécutif du Centre franco-américain à Manchester.

 

« Pour une raison ou une autre, on a décidé de dire que tout le monde doit parler français comme s'il venait de quitter un bateau-mouche sur la Seine à Paris », déplore-t-il. Selon lui, cette mentalité a fini par imprégner la population, qui a commencé à croire que « peut-être que c'est vrai que mon français n'est pas aussi bon que les autres ».

Efforts de conservation
 

Le Centre franco-américain, qui se veut une « célébration » de l’héritage français au New Hampshire, démontre que des efforts existent pour préserver la langue dans la région. « Parmi les personnes dans la trentaine et la quarantaine, il y a un sentiment qu’il manque quelque chose », raconte M. Tousignant.

L’organisme propose des cours de français ainsi qu’un espace pour pratiquer la langue.  Il accueille toutes les personnes intéressées par cet héritage, qu’elles aient des racines canadiennes-françaises ou non. La Nouvelle-Angleterre compte aujourd’hui une forte population provenant de l’Afrique francophone, qui visite également le Centre. Le terme « Franco-Américain » demeure associé au patrimoine canadien-français, « mais d'ici 20 ans, je crois que ça va évoluer et devenir plutôt un mélange d'autres cultures francophones », pense M. Tousignant.

Dans quelques décennies, l’héritage canadien-français risque d’être réduit à un souvenir. À quelques kilomètres de Manchester, la ville de Lowell au Massachusetts a presque entièrement perdu les traces de son passé francophone. Alors que cet ancien bastion de la francophonie a vu passer les plus célèbres Franco-Américains – Jack Kerouac, Louis Cyr, Honoré Beaugrand –, le défunt Petit Canada n’est plus qu’une référence se trouvant dans les brochures touristiques de la ville.

Les anciennes usines de la Nouvelle-Angleterre ont été en majorité transformées en complexes d’appartements, comme celle-ci, à Lowell, au Massachusetts. ©Philip Bossé

Même s’ils ne parlent plus tous français ou ne s’identifient plus comme Franco-Américains, plusieurs habitants de la ville portent des noms de famille canadiens-français, comme Plante, Perreault et Dube. C’est le cas de Jocelyne Pinsonneault, Québécoise d’origine, dont la famille est arrivée ici il y a de nombreuses années.

 

Originaire de la région de Sherbrooke, celle-ci s’exprimait quotidiennement en français avec ses parents, mais elle a arrêté de le faire lorsqu’ils sont décédés il y a quelques années. Aujourd’hui, elle a des difficultés à parler sa langue maternelle.

 

 

« Ça me rend triste,  mais c’est dur de le garder si on n’a personne avec qui pratiquer », confie t-elle.

« Ça arrive, la vie change, les communautés changent. »

 

Cette réalité est partagée par un grand nombre de personnes d’origine canadienne-française en Nouvelle-Angleterre. « Il y a de moins en moins de gens en vie pour nous rappeler cet héritage, ça s’en va », soutient Ann Marie Keaney, qui représente la troisième génération canadienne-française établie en Amérique.

Ann Marie Keaney, la plus jeune de six frères et sœurs, ne dissimule pas son manque de passion pour ses racines. Elle raconte que l’aînée de la famille a d’abord été élevée en français, mais que ce legs s’est perdu au fil du temps. « Chaque enfant a eu moins de français, moins de culture, moins de visites aux grands-parents, confie-t-elle. Quand je suis arrivée, il en restait très peu. »

 

Ses parents, George et Irene Fradette, sont tous les deux nés à Manchester d’une famille venue du Québec. Toutefois, cette distinction ne laisse aucune place au doute : « nous sommes 100% Américains ».

 

Mme Fradette, âgée de 95 ans, se désole de la détérioration des liens historiques entre le Canada et les États-Unis en raison du climat politique créé par le président Trump. « Je suis triste de voir cela, parce que je suis toujours, vous savez… française », soupire-t-elle avec un petit rire avant d’être interrompue par son mari : « Tu es Américaine. Américaine de descendance française. Tu es née aux États-Unis. Tu as toujours vécu aux États-Unis. »

 

 

Les raisons du déclin

 

Ce lent déclin n’est pas arrivé du jour au lendemain. Tout d’abord, les usines textiles de la région ont fermé leurs portes. À partir des années 1920, les employés ont commencé à avoir de meilleures conditions de vie et à demander des salaires plus élevés. Résultat : les usines ont été délocalisées dans le sud des États-Unis, où les industriels ont pu offrir une rémunération plus faible, précise le chercheur David Vermette.​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​

Par Philip Bossé  

© Library of Congress

S’effacer pour s’intégrer : l’histoire de l’immigration aux États-Unis

Avant de se joindre au melting pot américain, les Canadiens français étaient victimes de discrimination de la part de la majorité anglo-protestante. Leur ascension sociale a été accompagnée d’un effacement culturel, thème commun de l’immigration américaine, raconte le chercheur David Vermette.

À leur arrivée en Nouvelle-Angleterre à la fin du XIXe siècle, les Canadiens français ne passent pas inaperçus. Appelés « frog », en référence à l’appétit des Français pour les cuisses de grenouille, ce peuple catholique

et regroupé en quartiers homogènes a suscité la méfiance de l’élite anglo-protestante, rappelle David Vermette, chercheur et auteur du livre A Distinct Alien Race, portant sur l’histoire de cette communauté.

 

« Quand ça a commencé à ressembler à une communauté établie, les gens de la presse, et en particulier les clergés protestants, ont commencé à être nerveux parce qu'ils pensaient que ces gens allaient “nous” remplacer, explique-t-il. C'est un thème commun que l'on voit dans l'immigration. »

Le New York Times a écrit plusieurs éditoriaux avec l’idée que l’Église catholique envoyait les travailleurs canadiens-français dans la Nouvelle-Angleterre pour en prendre le contrôle et l’annexer au Québec. ©New York Times du 6 juin 1892

Ces hostilités ont toutefois dépassé les mots. Dans une page oubliée de l’histoire américaine, David Vermette rappelle que le Ku Klux Klan a fait un « grand retour » dans le Maine au lendemain de la Première Guerre mondiale pour s’en prendre directement aux communautés francophones et catholiques de la région. Leur objectif était clair : accélérer la fermeture des écoles catholique afin de contribuer à « l’américanisation » de ce peuple francophone, mentionne-t-il, en soulignant  le sentiment anti-catholique récurrent du pays.

 

« Abandonner ce qui te rend unique »

 

Pourtant, quelques générations plus tard, ce mépris s’est largement estompé. Comme beaucoup d’autres groupes d’immigrants européens, les Franco-Américains ont progressivement quitté leurs enclaves et adopté l’anglais pour s’intégrer à la classe moyenne américaine. Mais cette ascension sociale s’est accompagnée d’un effacement culturel.

 

David Vermette peut lui-même en témoigner. Il a toujours su qu’il avait des racines québécoises, ce n’est toutefois qu’aux funérailles de son père, en rencontrant les nombreux membres de sa famille éloignée arborant des noms français, qu’il a compris qu’il faisait partie d’un mouvement plus large.

Les États-Unis de sa génération, à l’ère de l’exploration spatiale, se tournaient vers l’avenir et non vers le passé, en particulier pour un passé « qui n’était pas si heureux », indique le chercheur. « Ce qu’on m’a dit de mon histoire familiale, c’est qu’ils étaient pauvres et sans importance », poursuit-il.

 

Pour lui, il est important d’observer le cas de l’assimilation des Franco-Américains selon le prisme de « qui est in et qui est out de la culture américaine ». Pour prospérer et s’intégrer à la classe dominante aux États-Unis, il faut « abandonner ce qui te rend unique », précise-t-il.

 

 

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L’immigration américaine serait donc un cycle. Aujourd’hui, dans l’ancien Petit Canada de Lowell, au Massachusetts, les immigrants provenant d’Amérique latine occupent les emplois autrefois occupés par les Canadiens français. Le français a laissé place à l’espagnol dans les rues. Les magasins et les restaurants canadiens-français sont devenus des commerces latinos. David Vermette remarque des similitudes dans la situation de cette communauté et celle des Franco-Américains à une autre époque.

« Si ma famille avait agi de la même manière que mes arrière-grands-parents l'ont fait, elle aurait été des bizarres de première classe qui n'auraient jamais été acceptés dans la société banlieusarde américaine des années 1960. »

Les Américains s'intéressent beaucoup à « la liberté et à l'individualisme », révèle M. Vermette, mais ils sont, à la base, très « conformistes ». « Ils se perçoivent comme inclusifs, mais la règle non écrite de la société, c'est que vous devez vous conformer. », avoue-t-il.

Malgré certains aspects différents pour chaque communauté immigrante, « l'histoire des Franco-Américains et des Canadiens français qui sont descendus, c'est l'histoire des immigrés [aux États-Unis] », pense le directeur exécutif du Centre franco-américain, John Tousignant. Il aime rappeler aux visiteurs du Centre de porter un regard compréhensif envers les nouveaux immigrants aux États-Unis, particulièrement dans le contexte politique actuel.

​Par Philip Bossé

©Elora Veyron-Churlet

Le dernier Franco-Américain

Rémi Francoeur, Franco-Américain, considère avoir vécu « les dernières années de la francophonie » à Manchester, dans le New Hampshire. Depuis dix ans, il habite au Québec pour se rapprocher de ses racines.

Quand Rémi Francoeur se rappelle son enfance et son adolescence passées à Manchester, au New Hampshire, ce sont ses conversations en français dans la rue ou au travail qui lui reviennent à l’esprit. Il se remémore aussi ses nombreux temps des fêtes entre parents et amis, où tout le monde chantait et dansait des chansons traditionnelles canadiennes-françaises.

 

Toutefois, il s’est désolé de constater que « ça n'arrivait plus, ce n’était plus là ». « C'était une partie de moi qui, je sens, n’était plus nourrie. Puis c'était une grande partie de moi. C’étaient les coutumes et les traditions de mon enfance. »

 

Rémi Francoeur parlait exclusivement français à la maison jusqu’à l’âge de quatre ans, où il a commencé à fréquenter l’école et que l’anglais est devenu sa langue principale. « En bon franglais, it took over », plaisante-t-il. N’ayant jamais appris à l’école le français, il s’est aperçu à l’adolescence qu’il ne savait ni lire ni écrire sa langue maternelle.

 

Mais c’est surtout lorsqu'il est retourné dans sa ville natale, après des études à Boston, qu’il a ressenti le « mal du pays » pour la première fois. Au lieu de vivre au milieu de ce « long processus de disparition », il a constaté une différence notable dans l’usage du français après ces années, moment qui l’a « vraiment frappé ».

 

« C'est juste une réalité, malheureusement, qu'il fallait que j'avale ou que je digère, que j'accepte », se désole-t-il. Ne voulant pas voir sa culture réduite à un simple souvenir folklorique, il a décidé en 2016 de venir au Québec, pour vivre dans la « version moderne de cette société-là ».

« Entre deux mondes »

L’arrivée de Rémi Francoeur dans la Belle Province a cependant été accompagnée d’un dur constat : le Québec moderne est une société complètement différente de celle qu’il a connue. Les ancêtres des Franco-Américains ont pour la plupart immigré avant que le nationalisme québécois n’émerge au tournant des années 1960 et qu’il marque une séparation profonde entre l’État et l'Église. Un événement que M. Francoeur surnomme, à la blague, « le grand schisme » des peuples francophones d’Amérique. De ce fait, les Franco-Américains, selon lui, sont demeurés assez religieux et se considèrent plus Canadiens français que Québécois. « On est une enclave du Québec d’une autre époque », poursuit-il.

La langue reflète ce décalage. Le français franco-américain possède un accent semblable à celui du français québécois d’antan, avec ses « sacres d’une autre époque » et son roulement des « R ».

« Au Québec, ils vont dire “t’as un drôle d’accent”. Puis là, ça bouleverse les gens parce que je suis comme l'image de “OK, ça existe toujours, mais, en bon franglais, they're dying off” », confie Rémi Francoeur.

« J'ai l'impression d'être une drôle d’espèce », admet-il. En réalité, il y en a deux en lui : le « New Englander » et le Canadien français. Pour illustrer son propos, il évoque une entrevue accordée en français par le célèbre écrivain franco-américain Jack Kerouac aux ondes de Radio-Canada en 1967. Alors que ce dernier s’attendait à un grand retour au bercail, il avait surtout été déçu de l'accueil des Québécois.

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« Je suis Canadien Francais, m’nu au-monde à New England. Quand j’fâcher j’sacre souvent en Francais. Quand j’reve j’reve souvent en Francais. Quand je brauille j’brauille toujours en Francais. J’ai jamais eu une langue a moi-même. Le Francais patoi j’usqua-six angts, et après ça l’Anglais des gas du coin. Et après ça — les grosses formes, les grands expressions, de poète, philosophe, prophète. Avec toute ça aujourd’hui j’toute melangé dans ma gum. »

 

- Jack Kerouac, La Nuit Est Ma Femme, 1951

©Tom Palumbo

« Kerouac, il était à beaucoup de façons entre deux mondes. Moi, je pense que je vais toujours me sentir comme ça, comme des gens qui sont… expatriés », illustre-t-il.

Cela n’a toutefois pas empêché Rémi Francoeur d’adopter le Québec. Aujourd’hui, il affirme avoir fait son « coming out » politique et s’affiche en faveur de l’indépendance du Québec. « On doit juste être fier. On ne doit pas se retenir. On ne doit pas s'excuser d'exister. Les Irlandais-Américains et Italiens-Américains sont aussi fiers et nous, on devrait prendre notre place. »

​Par Philip Bossé

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@erikbruneryang à gauche  

@brian.uniform à droite (image générée par IA)

Bruner-Yang et Merritt redéfinissent l'art de vivre à Washington

À Washington D.C., Maketto d'Erik Bruner-Yang et l’espace Manifest 002 du cofondateur Brian Merritt fusionnent leurs visions pour incarner deux approches complémentaires de la communauté urbaine de la ville. 

 

Dans une capitale souvent perçue comme un simple théâtre pour politicos, Brian Merritt et Erik Bruner-Yang s'efforcent de rappeler que Washington est une ville de chair et d'os. À travers Maketto, bastion de l'identité asiatique-américaine sur la 8e rue, et le nouvel espace hybride mêlant art, mode et gastronomie, Manifest 002 à Union Market, ils proposent deux visions où le réconfort et la communauté cohabitent en harmonie.

 

La cuisine et l’art comme manifeste

 

Leur alliance ne doit rien au hasard ; fruit d'une proximité géographique et d'une vision commune. « On s'est rencontrés il y a cinq ou six ans », se remémore Erik Bruner-Yang. À l'époque, le chef tenait un restaurant à Adams Morgan, tout près du premier espace Manifest. Le rapprochement s'est fait naturellement, au sein d'un « petit réseau de petits propriétaires », qui, selon Erik, est assez audacieux pour mener des projets ambitieux. Avant même de le connaître personnellement, Brian Merritt admirait le travail de son futur partenaire : « Je connaissais ses espaces et je savais qu'il créait quelque chose de différent. » Pour Merritt, le fait que Bruner-Yang ait eu la vision d'importer à Washington des concepts que l'on ne voyait alors qu'à New York ou à Paris était « incroyable à l'époque ».

 

Aujourd'hui, cet esprit d'innovation culmine avec l'ouverture de Manifest 002 en septembre 2025 à Union Market.  Brian Merritt, fort de son expérience dans le commerce de détail à Chicago et Washington D.C., y a conçu un espace  de 11 000 pieds carrés où le style, le soin de soi et l'art de la table ne sont plus des services isolés, mais des expériences qui se mêlent pour renforcer l'expression personnelle. En fusionnant un salon de coiffure, une boutique de créateurs et un restaurant (H)ours dirigé par Erik, il propose un espace où la créativité n'a pas de frontières : « Nous sommes un endroit qui est une communauté, (...) mélanger toutes ces choses que nous faisons ensemble et que nous présentons sur un niveau plus élevé, c'est quelque chose que nous voulions apporter à D.C. » Dans cet environnement où la hiérarchie des arts disparaît, Brian Merritt expose sa vision : « Je pense que la nourriture et que tout ce que nous faisons, créativement, c'est de l'art. » Pour lui, l'expression de soi par le vêtement est cruciale car « les gens jugent votre livre par sa couverture » ; il cultive d'ailleurs son propre style à travers un « uniforme » immuable, tel un personnage de cartoon.

 

Distinct de cette collaboration, Maketto reste le navire amiral d'Erik Bruner-Yang. Ce marché asiatique sur trois niveaux regroupe une boutique, un café et un restaurant cambodgien-taïwanais. Dans cet espace, le repas n'est pas qu'un geste gustatif, il raconte une histoire et sert de pont pour « brider tout le monde ensemble », reliant les habitants, les cultures et les générations. Erik Bruner-Yang partage cette volonté de créer des repères stables. Maketto c'est aussi selon le chef une « bonne capture de ce que c'est d'être asiatique en Amérique ». Il définit son établissement comme un restaurant de quartier, l'équivalent des « diners » américains ou des « bistros » français, reconnus  pour leur nourriture « réconfortante et familière ». Pour Erik, qui a vécu plus de 20 ans sur la 8e rue, l'ancrage est total : « Toutes mes affaires, l'endroit où je vis, où mes enfants vont à l'école, sont dans ce quartier ». Cette proximité permet de créer une atmosphère inclusive où « tout le monde est le bienvenu », qu'il s'agisse d'un étudiant international ou d'une famille avec un bébé.

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Maketto n’est pas qu’un restaurant : à la fois café, boutique et lieu de vie, l’établissement imaginé par Erik Bruner-Yang incarne un bistro de quartier mêlant cultures asiatiques et esprit communautaire au cœur de Washington. ©Elisa Martarello

La table comme levier diplomatique

 

À Washington, le menu n’est jamais neutre. Erik Bruner-Yang en a fait l'expérience directe au sein du programme de « diplomatie culinaire » du Département d’État sous l’administration Biden. Sa mission consistait à orchestrer des dîners officiels avec des ambassadeurs pour « amener des personnes politiques de différentes cultures autour d’un repas afin qu’ils puissent travailler avec une vision globale ». Pour Brian Merritt, la gastronomie de haut vol agit comme un véritable laboratoire de tendances. Il dresse d'ailleurs un parallèle direct avec l'industrie du vêtement : « Tout commence par la haute couture pour déterminer ce que sera le produit de la mode éphémère. » Dans cette vision, les restaurants hauts de gamme remplissent une fonction essentielle pour « piloter l'art du domaine culinaire » et dictent les standards qui finiront par irriguer l'ensemble du secteur gastronomique.

 

Pourtant, derrière les ors de la diplomatie, la nourriture est devenue un acte militant face à une instabilité croissante. Merritt et Bruner-Yang décrivent une ville « super puissante » marquée par la fin d'une certaine « bulle de stabilité » et d’une incertitude économique profonde. Ils dénoncent avec force les « déserts alimentaires » et l'accès inégal aux produits frais, une situation qu'ils comparent à une guerre communautaire. Pour eux, la généralisation du sucre et des aliments ultra-transformés a lourdement contribué à la mortalité aux États-Unis. Face à cette « militarisation de la nourriture » qui peut servir à affamer des populations dans les conflits internationaux, proposer une alimentation saine et accessible devient une forme de résistance culturelle.

 

En fin de compte, Manifest 002 et Maketto illustrent que la culture de Washington ne se trouve pas seulement dans les manuels d'histoire, mais dans le partage d'un repas et d'une expérience créative.​​​​​​​​​

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Historiquement servie dans les « carry-outs » des restaurants asiatiques des quartiers afro-américains, la Mambo sauce fait aujourd’hui l’objet d’une réappropriation culturelle. Selon Erik Bruner-Yang, depuis une vingtaine d’années, des chefs noirs revendiquent cette icône locale afin d’en redéfinir eux-mêmes l’identité et l’histoire. ©Elisa Martarello

La Mambo Sauce,
c’est quoi ? 

Erik Bruner-Yang et Brian Merritt retracent l’épopée de la Mambo sauce, icône culturelle dont l’histoire à Chicago précède son ancrage à Washington D.C.

Pour ces deux créateurs, la gastronomie est un art essentiel à la préservation de l’héritage local et au renforcement des liens au sein des communautés.   

Par Elisa Martarello et Elisa Manuguerra

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 ©Elisa Martarello

Florida Avenue Grill : un diner historique au rythme du Washington D.C d’aujourd’hui

À l’angle de Florida Avenue et de la 11e rue, un petit diner semble presque passer inaperçu. Et pourtant, derrière sa façade, le Florida Avenue Grill porte en lui une mémoire forte de l’histoire afro-américaine.

Quelques banquettes en bois, un long comptoir, des murs remplis de photographies en noir et blanc. Rien, à première vue, ne distingue ce restaurant d’un autre diner nord-américain. Et pourtant, s’asseoir sur ces bancs en bois, c’est un peu effleurer l’Histoire. 

Le 28 août 1963, lors de la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté, Martin Luther King prononce son célèbre discours « I Have a Dream » devant le Lincoln Memorial. Mais avant ce moment gravé dans l’Histoire, il y a eu des discussions, des stratégies, des décisions. Certaines d’entre elles se sont jouées ici, dans ce restaurant, sur l’une de ces banquettes.

Le Florida Avenue Grill est bien plus qu’un lieu où l’on déjeune. Fondé en 1944 par Lacey C. Wilson Sr., le restaurant s’impose petit à petit comme un refuge, un endroit chaleureux, où la communauté noire peut se retrouver, échanger, s’organiser. 

« C'est un lieu chargé d'histoire. Il a été fréquenté par de nombreux artistes et personnalités célèbres au fil des ans. C'était aussi un lieu de rencontres pour les militants des droits civiques à l'époque », raconte une des serveuses du diner. Ici, on y sert de la soul food, l’héritage culinaire des Afro-Américains. Il est d’ailleurs considéré comme le plus ancien restaurant servant cette cuisine au monde, encore en activité.

Après l’assassinat de Martin Luther King, certains racontent même que l’endroit a été protégé, arme à la main, comme pour préserver ce qu’il représentait : bien plus qu’un simple restaurant, il est devenu au fil du temps, un symbole.

Aujourd’hui encore, les traces sont là. Une pancarte indique la banquette où le lauréat du prix nobel de la paix en 1964, Martin Luther King, s’est assis. Le passé, dans ce lieu, n'a donc pas disparu et transporte encore un fort héritage au fil des années.

Un héritage en perte

Mais malgré son rôle dans l’histoire, le lieu n’a plus la même activité qu’autrefois. Le quartier s’est transformé. La gentrification a redessiné les rues, déplacé les habitudes. L’augmentation des loyers et l’arrivée d’une nouvelle clientèle modifient le paysage économique. Là où le restaurant était autrefois un point de ralliement central pour la communauté noire, il est désormais fréquenté par une clientèle différente : étudiants de l’université voisine, celle d’Howard, touristes curieux et visiteurs de passage. « Les gens ne connaissent plus vraiment cet endroit comme avant. Les temps ont changé, malheureusement », déplore la serveuse.

Certains viennent encore avec une forme de nostalgie, presque une quête : retrouver l’atmosphère d’autrefois, ressentir ce que le lieu a été. D’autres découvrent l’endroit par hasard, frappés par son authenticité sans pour autant en saisir toute la portée.

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Parmi les banquettes installées dans le restaurant Florida Avenue Grill situé à Washington D.C, se trouve celle où Martin Luther King s’est assis. Une pancarte a été installée en son nom au-dessus. ©Clarence Leblancs

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Selon la National Community Reinvestment Coalition, Washington D.C a connu la plus grande « intensité de gentrification » du pays entre 2010 et 2013.

 

Ce qui place la capitale parmi les villes les plus touchées par le renouvellement et le déplacement des populations selon l’origine ethnique dans les quartiers, aux côtés de New York, Philadelphie, la Nouvelle-Orléans, Atlanta et la région de la baie de San Francisco.​​​​​​​​​​​​​​

Le comptoir du Florida Avenue Grill, où certains artistes, militants des droits civiques ou personnalités locales venaient s’installer. ©Juliette Deshayes

Par Clarence Leblancs

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