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 © Elisa Manuguerra

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Le passé ressurgit et dialogue avec les combats du présent. Sur le chemin, des fragments de mémoire surgissent : enseignes effacées, histoires invisibles, luttes intimes ou politiques. Ce socle, fragile mais tenace, continue de porter le récit américain. Entre ces lignes et ces murs, États d’Arts suit les histoires qui demeurent et celles qui résistent.

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 © Elisa Manuguerra

Qu’est-ce que ça veut dire « être Américain » ?

Entre monuments et mémoire sur le National Mall, neuf Américains réfléchissent à leur identité nationale.

Sur le National Mall, à Washington, les monuments racontent l’histoire des États-Unis. Mais entre le Lincoln Memorial et le Capitole, une question s’impose : qu’est-ce que ça veut dire être Américain aujourd’hui ?

Depuis la signature de la Déclaration d'indépendance des États-Unis, le 4 juillet 1776, les États-Uniens forgent une identité qui leur est propre, se séparant ainsi de leur statut de colonies pour celui d’un pays. Pendant presque 250 ans, la notion même de qui peut se dire Américain a changé, mais son sentiment a-t-il changé ?

Pour Thomas Jefferson, principal auteur de la Déclaration, père fondateur des États-Unis et son troisième président, être Américain voulait dire que « tous les hommes sont créés égaux ; qu’ils sont dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables ; que parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». Cette bribe de la Déclaration, aujourd’hui devenue célèbre, résonne-t-elle avec les Américains d’aujourd’hui ?

Malgré quelques refus, surtout des Washingtoniens eux-mêmes, plusieurs visiteurs acceptent de partager leur point de vue. Leurs réponses révèlent une réalité nuancée.

Certains visiteurs estiment que le climat politique actuel rend la question difficile. Dylan, de Long Island, affirme qu’être Américain aujourd’hui peut sembler « étrange ». « Ce sont des temps très difficiles », dit-il, évoquant des décisions politiques contestées.

Même constat chez Mme Harris, venue de Pennsylvanie avec son mari. De visite chez leur fille à Washington, elle estime que sa réponse aurait été différente il y a quelques années. « C’est effrayant d’être Américain aujourd’hui », confie-t-elle, ajoutant que le pays lui semble être en recul.

D’autres mettent plutôt l’accent sur les divisions politiques. Ryan, originaire de Manhattan, se décrit comme « pro-pays mais anti-gouvernement ». Issu d’une famille de vétérans, il dit ressentir une fierté nationale malgré ses critiques envers les dirigeants. « Être Américain est un sentiment très personnel », explique-t-il.

Pour plusieurs, toutefois, l’identité américaine repose encore sur des valeurs. Josh, du Michigan, associe cette identité à la liberté et à l’égalité. Rachel, du Montana, résume plus simplement : « l’égalité ».

Certains y voient aussi une responsabilité collective. Colton, également du Montana, affirme qu’être Américain signifie « travailler ensemble pour améliorer les choses pour tous ».

Chez les Américains issus de l’immigration, la question prend une autre dimension. Halima, Nigériane-Américaine vivant en Illinois, décrit une identité composée de plusieurs influences. « C’est un melting pot », dit-elle, soulignant que chacun doit trouver sa place dans une société diverse.

D’autres se réfèrent aux idéaux fondateurs du pays. Amy, du Texas, explique que vivre à l’étranger a renforcé sa fierté. Elle évoque la croyance que « tout le monde naît égal » et l’importance de défendre cette idée.

Enfin, Ashley, étudiante à Las Vegas, insiste sur l’ouverture d’esprit. « Être Américaine, c’est essayer de comprendre le point de vue des autres », affirme-t-elle.

Pris ensemble, ces témoignages brossent un portrait contrasté. Entre fierté, critique et espoir, l’identité américaine apparaît multiple, mais la question demeure : qu’est-ce que ça veut dire être Américain ?

Par Emilie David

©Baptiste Martin 

Une balade hivernale à Coney Island


En plein mois de mars, Etats d'Arts s'est rendu à Coney Island, plage mythique à une heure de Manhattan. Il y a passé une journée pour vous raconter ce qu’il s’y passe quand les attractions sont à l’arrêt.

7h30. Un mardi matin pluvieux de mars, nous décidons de nous rendre à Coney Island, un lieu incontournable de New York. Notre trajet commence à Manhattan, où nous sommes serrés entre des silhouettes en manteaux longs, des personnes en costumes tenant leurs sacs d’ordinateur aux regards pressés. Puis, station après station, quelque chose se détend. Les tenues changent, les corps aussi : vêtements plus larges, capuches, baskets usées. La ville se relâche à mesure que la rame avance vers le sud. Et le métro se vide presque entièrement. Nous sommes hors saison.

À travers la fenêtre, nous observons les premières attractions à l’arrêt, dont la célèbre Wonder Wheel, grande roue construite en 1920. Ces manèges rappellent que Coney Island est le berceau des parcs d’attractions modernes, avec l’ouverture du parc Steeplechase en 1897 et de Luna Park en 1903. Une sorte de Disneyland, avant Disneyland. Ici, comme l’a rappelé Alessandro Zamperla, patron de Luna Park au journal Le Monde, pas de conte inventé pour construire un thème : le thème, c’est Coney Island lui-même.

Presque une heure de trajet plus tard, le métro émerge à Stillwell Avenue, terminus ouvert sur le ciel. L’air est plus humide, plus salé, même en hiver. Le quai donne déjà sur autre chose : une frontière entre la ville dense et un bord de mer, d’une ambiance très particulière.

Bienvenue à Coney Island. 

©Baptiste Martin 

À la fin du XIXᵉ siècle, Coney Island, qui s’étire sur un petit bout de plage battu par les vagues de l’Atlantique, n’était pas encore connue pour son parc à thème mais comme un lieu de promenade pour les New-Yorkais. Les trains, puis les tramways, permettaient aux citadins, souvent immigrés, d’échapper à la chaleur des appartements étouffants et aux rues encombrées. Les familles débarquaient avec des paniers, des serviettes et des chapeaux de paille pour profiter de la plage et des premiers bains publics. Les hôtels et pavillons comme Vandeveer accueillaient ces visiteurs venus de Manhattan et du Brooklyn densément peuplé.

8h30. L’hiver, Coney Island se regarde autrement. Le parc étant fermé, nous nous dirigeons vers la jetée. Sans la foule, les couleurs paraissent datées, presque délavées. Le bois sur la promenade grince, le sable est dur, la mer gris foncé. La baignade est interdite. À part quelques silhouettes sous un parapluie, nous ne croisons presque personne. 

©Baptiste Martin 

Lorsque le maire de Brooklyn, Edward Riegelmann, inaugura en 1922 le bord de mer sur planches (qui séparait l’immense plage des parcs d’attractions), il déclara que Coney Island était « le terrain de jeu de l’Amérique ». 

Au pied de la Wonder Wheel, D.J. Vourderis, qui exploite ce manège avec sa famille, perpétue la légende. « Peu importe d’où vous veniez, qui vous priez, où vous habitiez, Coney Island, c’était le lieu où les gens venaient s’amuser, pour oublier leurs soucis et pour vivre le rêve américain. C’est le lieu où les gens font la queue ensemble et partagent la même nacelle, même si leurs pays se font la guerre » ajoute-t-il, soulignant que des Ukrainiens et des Russes continuent de s’y amuser.

La présence de la communauté russe et européenne de l’Est à Coney Island et à Brighton Beach se reflète à travers ses commerces et ses restaurants. Parmi eux, Tatiana est devenu un lieu emblématique, réputé pour sa cuisine traditionnelle russe. Le restaurant attire autant les habitants du quartier que des visiteurs venus découvrir des plats comme le bortsch, les pelmeni ou les blinis. Tatiana illustre comment la culture de l’Est reste vivante à New York et que gastronomie et convivialité servent de lien entre les communautés.

©Baptiste Martin

Situé à l’entrée du Luna Park sur la promenade de Coney Island, Coney’s Cones apporte la fraîcheur de l’Italie à Brooklyn avec ses glaces artisanales. Le lieu propose une sélection de 21 saveurs faites à la main. Sorbets, granitas, espresso, cappuccino ou cafés glacés complètent l’offre.

Qui dit plage, dit glace… mais en hiver, l’endroit prend un tout autre visage. La promenade est presque déserte

©Baptiste Martin 

©Elora Veyron-Churlet

Lorsque les touristes repartent, Coney Island reprend son visage de quartier ordinaire. Nous rencontrons un ancien professeur de physique-chimie qui rentre de ses courses, riverain depuis des années. Il nous explique  que Coney Island n’est pas qu’un parc ou une plage : c’est un quartier à part entière du sud de Brooklyn. Longue de 6,5 km et large d’un peu moins d’un kilomètre, l’île était autrefois séparée du continent par le Coney Island Creek. Ce n’est qu’à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale que l’île a été reliée à Brooklyn.

Les avenues principales, comme Surf Avenue, concentrent commerces, restaurants, hôtels et attractions, tandis que la promenade longe la plage et mène aux manèges du Luna Park. 


 

©Baptiste Martin 

Le quartier a connu des hauts et des bas : incendies, faillites de parcs comme Dreamland, criminalité et déclin après la Seconde Guerre mondiale. Les initiatives récentes, notamment Coney Island USA, ont contribué à sa renaissance en préservant la culture populaire locale et en réactivant manèges, restaurants et festivals.

Coney Island reste un carrefour de populations diverses : Italiens, Juifs, Irlandais, Afro-Américains, Latino-Américains, et, plus à l’est vers Brighton Beach, des communautés russes. Cette mosaïque confère au quartier son ambiance populaire et communautaire.

©Baptiste Martin 

12h30. Alors que nous cherchons où déjeuner, nous nous dirigeons vers l’institution Nathan’s, facilement repérable dès la sortie du métro sur Surf Avenue. Impossible de le rater l’hiver, c’est le seul néon allumé. Sa partie extérieure est fermée, mais Nathan’s est bien en activité. Fondé en 1916 par Nathan Handwerker, un immigrant polonais, le comptoir est connu pour ses hot-dogs aux prix abordables. Son concours annuel a contribué à rendre l’établissement célèbre bien au-delà du quartier. Le célèbre Nathan’s Hot Dog Eating Contest attire chaque 4 juillet plus de 20 000 curieux venus célébrer la fête nationale.

Sur place, Nathan’s reste surtout un lieu de passage régulier, fréquenté par les habitants. Pendant la saison froide, l’établissement est transformé en cantine pour les travailleurs.

©Elora Veyron - Churlet

À quelques pas sur la droite de Nathan’s, on tombe presque immédiatement sur William’s Candy, cette boutique emblématique où les couleurs des bonbons semblent figées dans le temps. L’endroit n’est pas qu’un décor : il a été immortalisé dans le film Anora, et tous les journaux new- yorkais en ont fait les gros titres à sa sortie. Réalisé par Sean Baker, le film suit Ani, une strip-teaseuse de Brooklyn qui épouse sur un coup de tête le fils d’un oligarque russe, et voit son conte de fées moderne se transformer en chaos à travers New York, Brighton Beach et Coney Island.

©Baptiste Martin 

Même les habitants du quartier ont eu leur moment de gloire : Billy O’Brien (sur la photo en bleu), un employé  qui travaille là‑bas depuis des décennies, s’est vu proposer d’apparaître dans le film simplement parce qu’il était présent ce jour-là. Sa présence a fait le tour des médias, et aujourd’hui, certains visiteurs demandent même son autographe.

©Elora Veyron - Churlet

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©Elora Veyron - Churlet

Lors du tournage en 2022, William’s Candy a servi de décor pour une scène intense où des personnages cassent des pots de bonbons, en réalité faits de « verre de sucre » pour le tournage. Le propriétaire, Peter Agrapides Jr., avait simplement laissé l’équipe filmer une journée dans son magasin, sans imaginer que Anora deviendrait un phénomène mondial. Depuis, la boutique est devenue un lieu de pèlerinage pour les fans, désireux de revivre cette scène.

©Elora Veyron-Churlet

©Elora Veyron - Churlet

14h30. À la sortie de notre pause, le ciel est redevenu bleu, un temps parfait pour aller explorer le parc vidé de ses touristes. Sur la route, nous croisons Mickael, qui travaille depuis vingt ans pour le parc national qui gère la promenade de Coney Island. Il n’a pas le droit d’être pris en photo,  mais nous parle du lieu où il a grandi.

Puis, il nous raconte une anecdote locale : ici, on surnomme Luna Park « le terrain de jeu du peuple ». Il désigne la grande tour : le Parachute Jump. « Avant, c’était une attraction », explique-t-il. « On montait en haut, puis on descendait suspendu, avec un parachute pour ralentir la chute. Il arrivait parfois que des passagers se retrouvent bloqués en plein air ou emmêlés dans les câbles. Il y a même eu un mort, et l’attraction a été fermée en 1964. ».

 

Construite pour la Foire mondiale de New York de 1939, elle fut déplacée à Steeplechase Park, à Coney Island, en 1941. « En réalité, aujourd’hui, elle ne fonctionne plus, comme beaucoup d’attractions ici, mais on la garde pour l’atmosphère : le lieu doit rester identique, rien ne change », ironise-t-il, en scrutant la structure immobile qui domine toujours le bord de mer.

©Elora Veyron - Churlet

©Baptiste Martin 

Le week-end d’ouverture, début avril est « le week-end le plus chargé de la saison », explique Michael.

©Baptiste Martin 

16h. Nous nous baladons dans les lieux fantômes du parc, tout droit sortis des années 1950. Malgré les façades fermées, le mythe de Coney Island demeure intact. Le parc d’attractions Luna Park, qui regroupe une grande partie des manèges actuels, génère un chiffre d’affaires estimé à environ 61 millions de dollars par an et embauche plus de 220 employés l’été, selon Growjo. 

©Baptiste Martin 

17h30. Nous terminons notre journée par la jetée, avec son traditionnel coucher de soleil et une vue sur notre terrain de jeu du jour. Derrière les attractions, nous voyons les immeubles, qui comptent aujourd’hui environ 30 000 habitants, permettant au lieu de continuer à vivre l’hiver. Mais avant de finir cette balade, voici une dernière anecdote. Saviez-vous que Fred Trump, magnat de l’immobilier et père de l’actuel président des États-Unis, a un jour porté son regard sur Coney Island ?

Dans les années 1960, alors que certaines attractions fermaient et que le quartier traversait une petite crise, Trump envisage de raser une partie des manèges pour construire des immeubles de luxe. Les élus locaux sont partagés, et pour calmer les tensions avec la municipalité, il change de plan : il propose de bâtir trois tours gigantesques à loyer modéré, le fameux Trump Village, avec l’ambition d’accueillir jusqu’à 100 000 habitants avant le début des années 1970.

Les habitants, eux, restent méfiants. Trump finit par se retirer du projet après un accord financier avec la ville, laissant derrière lui ces immeubles emblématiques, qui jalonnent encore l’entrée de Coney Island. Une anecdote qui rappelle que derrière les manèges et les hot‑dogs, le marché immobilier a toujours joué un rôle central dans l’histoire du quartier.

©Elora Veyron - Churlet

Par Baptiste Martin et Elora Veyron-Churlet

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 ©Juliette Deshayes

Mémoires des murs new-yorkais

On dit souvent que les murs ont des oreilles, mais à New York, ils ont aussi des souvenirs. C’est en voulant préserver cette mémoire que le New York Signs Museum a été créé. Le musée est associé à l’entreprise Noble Signs, chargée de fabriquer les écriteaux et devantures des boutiques new-yorkaises.

Dans un coin reculé de Brooklyn, le New York Signs Museum tente, à sa petite échelle, de faire prospérer l’art de la peinture d’enseignes murales et publicitaires à la main. Lorsque l’on entre dans le petit établissement, des panneaux publicitaires de toutes les couleurs et de toutes les tailles et des néons lumineux nous encerclent. Les créateurs de cet endroit folklorique ont épluché, année après année, les murs new-yorkais pour raconter leur histoire aux plus curieux d’entre nous.

 

« Rien dans cette ville [New York] n'est axé sur la qualité. Tout est fait aussi vite et à moindre coût que possible, tout le temps. Cela signifie qu'il y a partout de vieilles enseignes accrochées, parce que ça coûte de l'argent et des efforts pour les enlever », explique Seamus Seery, guide du musée. « Alors à New York, on recouvre simplement les enseignes et on les cache avec des nouvelles. »

 

Durant six ans, David Barnett et Mac Pohanka, les fondateurs de l’entreprise Noble Signs, ont accumulé nombre de ces vieilles devantures. Ce jeu de poupées russes murales les a mené, en 2019, à créer un endroit pour les préserver. Le New York Signs Museum voit alors le jour. 

 

Une histoire qui traverse le temps

 

« Historiquement, tout part de Manhattan », rappelle Bobby, un membre de l’équipe de Noble Signs. La culture de l’enseigne s’est répandue dans tous les autres arrondissements de New York, sans pour autant s’adapter à leur architecture. À Brooklyn, les bâtiments sont plus étroits et les façades moins habilitées aux grandes enseignes. Elles sont alors vissées, faute de place. Brooklyn et le Queens, autrefois, avaient leur propre argot. Aujourd’hui, ils ont fini par adopter le langage visuel de Manhattan.

 

New York est très axé sur le sujet. Tellement de concurrence qu’un commerce doit être direct. Chaque détail, chaque mot, chaque couleur vise à aller à l’essentiel. On observe cette logique au travers des enseignes contemporaines, mais aussi celles du passé. « Tous les éléments sur l’enseigne ont un but. Il n’y a pas de détails inutiles », explique Seamus. « Si je suis boucher, ma pancarte doit dire "je vends de la viande". »

Si les anciennes enseignes ont traversé le temps, c'est grâce au choix du plomb comme matériel. S'ajoute à cela un facteur plus inattendu : beaucoup d'enseignes ont été recouvertes pendant des décennies par des bâtiments construits directement devant elles. Protégées des intempéries et de l'usure, elles ont traversé le siècle dans l'obscurité. Ce n'est qu'à la démolition de ces bâtiments qu'elles ont été révélées à nouveau.

Un héritage difficile à maintenir

Conçues pour s'adapter aux briques des bâtiments, ces enseignes sont aujourd'hui presque impossibles à restaurer. Sans enduit de base, les briques se désagrègent et se transforment en argile. La peinture n'accroche plus. « C'est pourquoi il est si difficile de repeindre des enseignes fantômes », précise Seamus.

L’apprentissage de la peinture d’enseigne a subi une mutation. Historiquement, ce sont les écoles qui inculquent la fabrication d’enseignes. Aujourd’hui il n’en existe plus qu’une aux États-Unis : l’UCLA Trade School. L’apprentissage est devenu plus informel. Un héritage transmis de génération en génération par des personnes du quartier qui font de la peinture d’enseignes. « Tout ça s’est développé organiquement par des gens qui n’avaient pas de formation officielle mais une formation sur le tas », raconte Bobby. ​​​​​​​

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​​​​​Noble Signs a adopté la vectorisation numérique pour préserver les proportions des lettres dessinées à la main tout en maintenant les techniques traditionnelles pour l’application finale. ©Juliette Deshayes​​

Le vrai problème, selon Bobby, reste le fait que les enseignes fantômes continuent d'être jetées. « Même si c’est important pour la communauté, pas seulement commercialement mais aussi visuellement, ça ne change rien », déplore-t-il. Plus que des fantômes du passé, elles font partie de l’identité de chaque quartier. Les toucher, c’est toucher à l’identité de New York, s’accordent les deux guides.  Plus grand atelier de peinture à la main de la ville, Noble Signs donne des cours pour enseigner les différentes techniques de fabrication d’écriteaux afin de continuer de transmettre cet art méconnu et souhaite maintenir l’héritage de ces techniques, qui racontent l’histoire de la ville autant que peuvent le faire les grands monuments historiques new-yorkais.

Le saviez-vous ? 

 

Les « ghost signs » sont cachés un peu partout dans New York. N'hésitez pas à lever la tête pour les repérer !

 

Identifiables à leur peinture partiellement effacée, leurs gigantesques lettres sont peintes et incrustées sur les façades de briques des « buildings ».

Le secret de leur longévité ? Il se cache dans la peinture de plomb utilisée à l’époque. Observer un ghost sign, c’est plus que voir un lieu, c’est un peu remonter dans le temps. 

 

Les publicités fantômes font partie de l’identité d’une ville. Celles de New York n’ont rien à voir avec celles de Chicago. Chacune d’entre elles perpétue un héritage et porte l'empreinte de son quartier, de son époque, de ses habitants.​​

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Peter est venu de Chine pour l’atelier proposé au Noble Signs. ©Elisa Martarello

Anecdote historique

 

​​​​​​Le néon est étroitement lié à New York. Seamus Seery est un grand spécialiste de ce mouvement. Il explique que le néon est un gaz qui s’illumine si l’on y fait passer de l’électricité. Les phosphores sont les minéraux lui permettant de donner une couleur.« Les fabricants de néon ne partagent pas cette information [la couleur]. Donner cette information, c’est donner des indices à vos concurrents », explique Seamus. C’est ce mythe autour de la composition de la couleur qui rend impossible à restaurer à l’identique des anciens néons abîmés par le temps. « Certaines teintes sont tout simplement perdues à jamais, parce que la fabrication de néon est à son crépuscule », ajoute-t-il.Noble Sign ne fait que sceller le verre. Le processus de bombardement, c'est-à-dire injecter du néon, peut être mortel, si mal réalisé. Malgré le fait qu’il n’y a plus qu’une seule compagnie aux Etats-Unis qui produit les composants de néon, Seamus est confiant. « Ça ne mourra jamais. Les gens l’aiment trop. »​​​​​​​​​

Seamus résume les « ghost signs » en une phrase : « Des enseignes de commerces qui n'existent plus. » ©Elisa Martarello

L’enseigne du restaurant italien « Queens » de Brooklyn date de 1960. Elle a été préservée avec la quasi-totalité de son verre rose d’origine après la fermeture de l’établissement en 2022. ©Juliette Deshayes 

Le secret des couleurs du néon réside dans l'utilisation de différents minéraux qui s'illuminent lorsqu'ils sont exposés à un gaz argon-mercure électrisé. ©Elisa Martarello

Par Juliette Deshayes et Elisa Martarello

Par Juliette Deshayes et Elisa Martarello

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© Cristelle Bluteau

Cimetière d’Arlington, pilier central de la culture mémorielle américaine

À quelques kilomètres du cœur de Washington D.C. se trouve un lieu de recueillement chargé d’histoire. Derrière ses rangées immaculées de pierres blanches, le cimetière d’Arlington incarne la mémoire militaire américaine, des hommages aux disparus jusqu’aux débats sur sa conservation.

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Depuis maintenant plus de 160 ans, le cimetière d’Arlington, situé à Washington D.C., est reconnu comme un haut lieu de sépulture militaire américaine. Bien qu’exploité depuis 1864, le terrain du cimetière est toujours utilisé de nos jours. En effet, le sanctuaire accueille encore aujourd’hui les funérailles d’une trentaine de vétérans chaque jour. Plusieurs millions de visiteurs annuels viennent également se recueillir devant la tombe de membres de leur famille ou encore de figures telles que le 35e Président des États-Unis, John F. Kennedy.

C’est avec force que se sont opposés, en février dernier, Michael Lemmon, Shaun Byrnes et Jon Gundersen, trois vétérans de la guerre du Vietnam, au projet de construction d’une arche à l’entrée du cimetière d’Arlington. L’Independence Arch, supposée mesurer 250 pieds de haut pour commémorer le 250e anniversaire des États-Unis, serait près de deux fois et demie plus grande que le Lincoln Memorial. Les anciens combattants expliquent que le projet présenté par Donald Trump risquerait d’obstruer la vue, tant physique que « symbolique », qui fait la renommée du cimetière.

Autrefois considéré comme un lieu de sépulture pour les familles moins fortunées, le cimetière d’Arlington est aujourd’hui estimé comme un lieu très respecté. C’est d’ailleurs ce qui suscite la curiosité de nombreux visiteurs : de l’Amérique du Nord à l’Europe de l’Ouest, nombreux sont ceux qui voyagent jusqu’à l’État de la Virginie afin de se recueillir.

Des visiteurs par-delà les frontières

Pour certains, la visite de ce site est même la raison principale de leur venue aux États-Unis. C’est le cas de Paul Legac, un policier français qui a traversé l’Atlantique pour réaliser l’un de ses rêves. Passionné du monde militaire depuis son enfance, il explique son ressenti en arrivant sur les lieux : « Ce qui est impressionnant, c’est le devoir de mémoire américain et surtout l’éternel souvenir. » Il poursuit, souriant : « Ici, on glorifie la personne après sa mort pour son passé, ce que je trouve vraiment incroyable, c’est vraiment extraordinaire ! » Cette commémoration des vétérans est propre aux États-Unis, puisque, selon lui,  il n’y a pas de tels lieux en France.

Encore à ce jour, le cimetière d’Arlington demeure un site d’intérêt majeur. À l’ère où le virage numérique capte l’essentiel de l’attention, nombreux sont ceux qui ressentent encore le besoin de se reconnecter à des lieux chargés d’histoire. Comme l’explique M. Legac : « Un lieu comme ici nous rappelle qu’il y a eu des conflits qui ont changé la face du monde, que sans les sacrifices de ces gars-là, énormément de choses n’auraient pas été faites. Je crois qu’on leur doit une reconnaissance éternelle, on ne doit pas les oublier. »

Afin d’assurer la poursuite de ses services, le cimetière d’Arlington, autrefois connu sous le nom de Domaine d’Arlington, est en phase d’expansion. Comptant maintenant près d’un demi-million de tombes, l’agrandissement permettrait d’augmenter la capacité d’inhumation du site de plus de 80 000 sépultures. Les travaux, commencés en 2021, devraient s’achever à la fin de l’année 2028.

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Cérémonie du changement de garde au cimetière national d’Arlington, à Washington D.C., en mars 2026. ©Cristelle Bluteau

Par Cristelle Bluteau

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©Elisa Manuguerra

Gold Teeth USA : pionnière du sourire hip-hop new-yorkais

Popularisées à New York dans les années 1980 par le milieu hip-hop américain, les grillz , bijoux dentaires amovibles en or, étaient d’abord une alternative aux soins dentaires coûteux. Au fil des décennies, elles se sont imposées comme des symboles d’identité et de réussite. À Manhattan, l’atelier et boutique Gold Teeth USA perpétue cet héritage artisanal depuis près de quarante ans.

 

Avant de séduire les stars du hip-hop et la Gen Z, les grillz répondaient d’abord à un besoin pratique. Dans certains quartiers populaires de New York, remplacer une dent endommagée ou manquante par de l’or constituait une solution durable et accessible. Progressivement, ces prothèses fixes ont évolué vers des grillz amovibles, transformant un geste pratique en un marqueur culturel. Porter de l’or sur ses dents devenait alors une affirmation identitaire. Ce qui pouvait être perçu comme « vulgaire » par certains s’est mué en symbole de réussite dans une société qui marginalise les styles et les corps issus des minorités.

L’histoire de Gold Teeth USA débute loin des vitrines brillantes de Manhattan. À la fin des années 1980, l’atelier s’installe dans un stand exigu d’un marché aux puces de Flatbush, à Brooklyn. « On avait loué un espace minuscule, pas plus grand que cette pièce. On faisait tout dedans : la fonte, le moulage, le sertissage des diamants, le polissage », se souvient David Abrams, cofondateur de la boutique. Rien ne le destinait à travailler dans l’univers dentaire. Arrivé aux États-Unis dans sa jeunesse après avoir quitté Israël, il est initié à ce milieu par son oncle, dentiste, qui lui propose de l’aider à fabriquer des pièces dentaires en or. Cette collaboration familiale lui permet de découvrir un savoir-faire technique et d’entrevoir le potentiel de ces bijoux, encore marginaux à l’époque. 

Les grillz deviennent peu à peu un emblème de la noblesse urbaine. Des figures du hip-hop comme Snoop Dogg, 50 Cent, RZA ou Ol’ Dirty Bastard (ODB) passent par la boutique. Elie, le fils de David, travaille aussi depuis un an au sein de la boutique. Le jeune homme se souvient d’ODB : « Il venait toutes les deux semaines. Il perdait toujours ses grillz. Il avait toujours quelque chose de fou à nous raconter ! » 

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Jonathan, 32 ans, client chez Gold Teeth USA, explique : « J’ai eu mes premières grillz quand j’avais 16 ans. Je viens du Texas et là-bas, tous les rappeurs, ou même les personnes qui ont de l’argent, en avaient. Ça fait vraiment partie de la culture. » ©Nathan Brisbois

Un héritage en pleine mutation

 

Si la technologie a évolué au cours des dernières décennies, l’essence du métier demeure : la quête de la pièce unique. « Ce qui nous distingue, c’est qu’on est fabricants. On ne fait pas que vendre. On produit pour des célébrités, pour d’autres bijoutiers, pour des revendeurs, pour nos clients privés », précise Elie. « C’est de l’art pur », ajoute-t-il, soulignant que chaque commande est un défi. Le processus s'est toutefois modernisé : « Aujourd’hui, les clients passent par un dentiste ou en boutique pour faire scanner leur dentition et en faire un moulage. Ensuite, on travaille avec un logiciel de conception assistée par ordinateur. » Cette précision permet de concevoir des pièces particulièrement complexes et uniques. Parmi elles, la reproduction du tableau de La Cène de Léonard de Vinci, réalisée en émail, un projet minutieux dont la réalisation nécessite un temps de travail considérable.

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Capture d’écran du compte Instagram de Gold Teeth USA montrant leur création de grillz représentant La Cène de Léonard de Vinci. ©Instagram @goldteethusa

Portée par ces évolutions, la maîtrise technique a élargi l’accès aux grillz ces dix dernières années. Si certaines commandes culminent à 75 000 $ US, des modèles en argent restent plus accessibles dès 100 $ US par dent. Cette ouverture a redéfini la clientèle. « La différence maintenant, c’est que ce n’est plus uniquement masculin. Les femmes ont ouvert leurs yeux sur les grillz », note Elie. Depuis 2018, la demande pour des designs plus fins, tels que les « gap fillers », qui comblent les espaces entre les dents, ou les « open faces », qui laissent apparaître la surface naturelle de la dent, a explosé. Partie d’un marché aux puces de Brooklyn, la boutique Gold Teeth USA s’est depuis imposée dans le Diamond District de Manhattan, portée par une clientèle qui dépasse désormais le milieu hip-hop. En s’adaptant aux nouveaux codes esthétiques tout en maintenant un savoir-faire artisanal, la boutique assure la pérennité d’une tradition.

Grillz exposés sous verre dans la boutique Gold Teeth USA. Avec l’augmentation de la valeur de l’or, passée de 1 200 $ US l’once en 2018 à plus de 4 495 $ US début 2026 (World Gold Council ), David Abrams observe un recul des commandes en or au profit de l’argent ou de créations plus accessibles.​ ©Elisa Manuguerra

Par Elisa Manuguerra et Nathan Brisbois 

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 ©Agathe Jacquot

Journalistes à Washington DC :

« D’un côté, Trump nous pousse à faire du meilleur journalisme »

Depuis sa réélection début 2025, le président des États-Unis, Donald Trump, assume pleinement sa position critique envers les médias. Entre une multiplication des conférences de presse et un accès désormais restreint à certaines informations, les journalistes sur place sont contraints de s’adapter.

Les États-Unis possèdent un fort héritage médiatique, devenu culturel. Passant de l’agence Associated Press (AP) aux grands journaux comme le New York Times ou le Wall Street Journal; tous sont des médias américains qui rayonnent à l’international. Sujets de prestige, les médias américains ont notamment gagné en crédibilité et en réputation à la suite d'enquêtes, comme le scandale de Watergate. Historiquement, ils ont aussi joué un rôle déterminant dans la création de l’identité nationale américaine. Et pour preuve, la liberté d’expression et de la presse est gravée dans le marbre de la Constitution de 1787.

 

« Le Congrès ne fera aucune loi (...) qui ne restreigne la liberté d’expression ou de la presse »

Ier amendement de la Constitution des États-Unis.

 

Pourtant, depuis son retour à la Maison-Blanche en février 2025, le président Donald Trump maintient sa position hostile face aux médias. Ce discours n’est pas nouveau. Déjà, lors de son premier mandat (2017-2021), il qualifie les journalistes et les entreprises de presse d’« ennemis du peuple ». Des données publiées par le US Press Freedom Tracker montrent qu’au cours des dix dernières années, Donald Trump a écrit 3 500 messages sur les réseaux sociaux ciblant la presse, soit presque un par jour.

 

 

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Pour son deuxième mandat, le 45e et 47e président des États-Unis choisit l’action : poursuites judiciaires contre des médias (New York Times), diminution des financements étrangers, moqueries, suppressions de postes ou encore restriction d’accès. Plus récemment, la Maison Blanche a créé une page dénommée « Wall of Shame » (Mur de la Honte). Elle signale et liste des « articles mensongers et trompeurs des médias ». Journaliste pigiste en contrat avec France Télévisions, Salomé Kourdouli l’explique : « C'est un communiqué qu'on reçoit de la Maison Blanche. [...] Il nomme des gens sur le Wall of Shame, il y a le nom des journalistes. »

©Elora Veyron-Churlet

« Tu dois convaincre les gens de te parler maintenant. » Ces discours contre les médias ne sont pas sans conséquence. Tous les journalistes interrogés pour cet article s’accordent sur une chose : la population américaine semble plus sceptique face aux médias. « Il y a quand même un truc qui s'est installé, c’est que tu dois convaincre les gens de te parler maintenant. Alors qu’avant, c'était beaucoup plus simple », explique Chloé Ferreux, journaliste au pupitre vidéo de l’AFP à Washington. De l’autre côté, l’accès aux sources du gouvernement se complexifie aussi.

 

 

En octobre 2025, le Pentagone a imposé un droit de regard sur l’ensemble des contenus journalistiques produits en échange de son accès, refusé par la majorité des médias. Salomé Kourdouli en témoigne : « D'une façon ou d'une autre, on a moins d'infos sur tout ce qui se passe. [...] Il y a une remise en question continue de ce qu'est la vérité ou non. Quand on est journaliste et que le but c'est d'apporter des faits, c'est compliqué. »

 

Pour Jake Borden, un ancien journaliste pigiste au New York Times et au Washington Post de retour sur les bancs de l’école, « il y a des moyens par lesquels le gouvernement peut rendre le travail des journalistes très difficile, parce que c'est censé être un échange entre le public et le gouvernement. Et en ce moment, il dresse vraiment des barrières ».

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©Elora Veyron-Churlet

Noyés dans l’actualité

 

Pendant son premier mandat, Donald Trump aurait prononcé plus de 30 000 fausses informations d’après le Washington Post.

Pour Matthieu Mabin, journaliste correspondant pour France 24, la nouvelle administration affecte bel et bien la profession :

« En saturant l'espace d'informations approximatives, d'informations fausses, elle a affecté ma capacité à informer par la saturation d'actualités. » Un constat partagé par une journaliste travaillant à AP, souhaitant garder l'anonymat : « Je n’avais jamais vu un tel nombre d’articles soumis à une vérification des faits. »

 

 

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Les difficultés économiques actuelles du paysage médiatique n'aident pas.

« Il y a moins d’effectifs pour travailler », témoigne Salomé Kourdouli.

Elle poursuit : « C'est aussi une administration qui est beaucoup plus centrée sur elle-même et qui donne beaucoup moins d'informations aux journalistes que d'autres administrations avaient pu faire par le passé. Donc en ce sens, c'est forcément inquiétant.»

©Elora Veyron-Churlet

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©Elora Veyron-Churlet

Dans les années 2010, le pays a été relégué de la 32ᵉ à la 45ᵉ place du classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF). Depuis la réélection de Donald Trump, le pays a de nouveau chuté de plus de 10 places, se plaçant à la 57ᵉ place en 2025.​​​

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« L'accès au président est beaucoup moins sacré. [...] C'est très paradoxal, ça sert une forme de liberté d'expression. Et c'est d'ailleurs ce que défend l'administration Trump, qui dit militer pour cette liberté en affirmant que finalement, un média égale un autre », témoigne Matthieu Mabin, le journaliste de France 24.

Pour Matthieu Mabin, le journalisme se redessine : « Je crois que la seule chose à laquelle on puisse se raccrocher quand on est journaliste sous Donald Trump à Washington, c'est les fondamentaux du journalisme.

Ça veut dire que moins le président est cohérent, moins il nous amène vers la vérité. Plus on doit être rigoureux, méthodique, travailler d'une manière empirique, sérieuse, recouper, donc faire du bon journalisme. Il nous met au défi de rester des bons journalistes. »

Contrairement à la presse américaine, la presse francophone est relativement exempte des menaces de l’administration. Pour les journalistes, l’administration de Trump est à la fois critique des médias et ouverte à communiquer. 

©Elora Veyron-Churlet

Par Agathe Jacquot

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©Elora Veyron-Churlet

«Et il fallait parler doucement»

À New York, il suffit parfois d’un mot de passe, d’une porte cachée ou d’une cabine téléphonique pour entrer dans un autre décor. Les speakeasies, ces bars cachés, promettent une nuit à part, entre cocktails sophistiqués et fantasme des années 1920. Mais derrière cette mise en scène, que raconte encore la Prohibition ? Dans cet épisode immersif, on marche de bar en bar dans Manhattan pour retracer l’histoire d’un interdit devenu, un siècle plus tard, un produit culturel et touristique.

 

 

« Et il fallait parler doucement »Elora Veyron-Churlet
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Texte, voix et mixage : Elora Veyron-Churlet

Doublage : Nathan Brisbois

avec Michael, guide à New York

Par Elora Veyron-Churlet et Nathan Brisbois

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©Ronald Claiborne

Héritage génétique :
« J’ai enfin ouvert une porte que je croyais fermée » 

Sur TikTok, les hashtags #dnatest (« test ADN ») et #ancestry (« ascendance ») cumulent des centaines de milliers de publications, où des internautes découvrent leurs résultats en direct. Ces tests séduisent de plus en plus d’Afro-Américains en quête d’origines. D’après une étude de YouGov, près d’un Américain sur dix aurait fait un test ADN pour en apprendre plus sur son héritage. Ronald Claiborne, ancien journaliste pour ABC News, fait parti de ces nombreux Afro-Américains dont l’histoire des ancêtres réduits à l’esclavage a été effacée des archives.

 

Pourquoi avoir choisi de faire un test ADN ?

 

Mes amis blancs ont toujours pu parler de leurs origines. Et moi, je ne pouvais pas, car il n’y a pas d’archives. Il est impossible de retracer ma lignée, et j’ai toujours eu l’impression que c’était comme une porte fermée. J’étais très curieux de savoir ce qu’il y avait derrière cette porte, mais je pensais que je ne le saurais jamais. Il n’existe aucun document que je puisse consulter pour retracer et établir un lien avec mes ancêtres venus d’Afrique. Puis j’ai lu cet article sur les tests ADN. Je me suis dit que c’était une bonne occasion, si c’est fiable, de pouvoir ouvrir cette porte et découvrir où sont mes racines. Je travaillais chez ABC News à l'époque, juste avant de prendre ma retraite, il y a sept ans, et je me suis dit que cela ferait un excellent sujet.

 

Vous avez découvert les résultats du test en direct dans l’émission Good Morning America. Qu’avez-vous ressenti à ce moment-là ?

 

Ce fut un moment incroyablement émouvant. J’ai vraiment oublié que j’étais à la télévision, j’étais submergé, tout simplement submergé par l’émotion. Et ma réaction immédiate, quelques secondes plus tard, a été de regretter que mon père, qui avait étudié l’Afrique et voyagé en Afrique dans les années 1950 et 1960, ce qui était inhabituel à l’époque pour un Américain, ne soit plus là pour apprendre cela, pour partager cela avec moi. J’ai mentionné auparavant que j’avais toujours eu l’impression qu’il y avait cette porte, et j’imaginais littéralement dans mon esprit cette porte qui était fermée, et on pouvait voir la lumière autour des bords de cette porte que je pensais ne jamais s’ouvrir, que je ne saurais jamais ce qu’il y avait derrière cette porte. Quand on m’a dit que mes ancêtres maternels étaient liés au peuple ashanti, dans ce qui est aujourd’hui le Ghana, j’ai imaginé cette porte s’ouvrir et cette lumière aveuglante derrière elle, c’était cette connaissance.

 

Cette découverte vous a poussé à partir au Ghana. Pourquoi ce besoin de voyage ?

Au Ghana, Ronald a parcouru le chemin de l’esclavage. Sur sa photo : la forteresse espagnole de Cape Coast d'où les esclaves étaient envoyés vers les Amériques. ©Ronald Claiborne

Au départ, j’ai ressenti une sorte d’exaltation, un bonheur, une révélation qui comptait énormément pour moi. Puis cette exaltation, cette joie, s’est transformée en colère. Je me suis mis en colère en imaginant ce parent lointain enchaîné et embarqué sur un navire négrier pour la « traversée du milieu », qui a coûté la vie à des millions d’esclaves en cours de route. Et la misère que cette personne a dû endurer, sans parler de la vie en esclavage, une fois arrivée en Amérique. Cela m’a profondément bouleversé. Puis je me suis dit que je devais acheter un billet et me rendre au Ghana pour visiter cette région à laquelle le test génétique a relié mes ancêtres. Parce que je voulais la voir, la découvrir et la ressentir par moi-même.

Qu’avez-vous trouvé sur place ?

 

Je suis déjà allé en Afrique à plusieurs reprises, mais c’est toujours réconfortant, d’une certaine manière, d’être dans un pays où les gens te ressemblent. Le Ghana, c’est un endroit incroyablement accueillant. Les Ghanéens sont tout simplement formidables. Et je ne dis pas ça uniquement à cause de mes liens génétiques avec le Ghana. Les gens étaient vraiment, vraiment chaleureux, accueillants et compréhensifs. Je pense que c’est sincère. Donc, c’était joyeux. Et encore une fois, tout au long de la visite, je n’arrêtais pas de penser que mon père aurait été émerveillé et tellement heureux de partager ça avec moi. J’ai juste regretté qu’il ne soit plus là pour vivre ça avec moi. Donc, c’était teinté d’un peu de tristesse pour cette raison.

 

Cette expérience a-t-elle changé la perception de votre identité ?

 

Le changement est le plus souvent évolutif et non révolutionnaire. Je ne suis pas revenue en tant que personne différente, mais je pense que cela m’a permis, et me permet encore, de mieux comprendre qui je suis dans le contexte de l’histoire. J'ai une meilleure perception de l'identité complète dont j'ai été privé. Je veux dire, ce n'est pas une question de changement. Je pense que mon identité est plus complète que différente. Et c'est peut-être une distinction subtile. Cela a éveillé ma curiosité pour une culture très différente de la culture américaine, mais une culture différente qui fait désormais partie de moi. J'ai retrouvé ma famille.

 

Selon vous, les tests ADN sont-ils un tournant pour les Afro-Américains ?

 

Je pense que ces tests ADN sont d’une valeur inestimable. Je pense que ces tests constituent un excellent moyen de répondre aux questions que se posent beaucoup de gens. Si vous vous demandez d’où vous venez, d’où vient votre famille, quelle est votre lignée, alors c’est fantastique. Si vous n’êtes pas curieux, vous savez, ne le faites pas. J’étais curieux. Je l’ai fait. Ça m’a ouvert les yeux et m’a ouvert cette porte que je croyais fermée. Je ne pense pas que ce soit une mode qui va passer. Je pense que tant qu'il y aura des Afro-Américains aux États-Unis, certains d'entre nous seront curieux de faire ces tests.

Par Agathe Jacquot et Nathan Brisbois

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 ©Elisa Martarello

Cheriss May : la photographie pour raconter l’Humain

Cheriss May est une photographe qui a fait de Washington son terrain de jeu. Son témoignage permet de découvrir la photographie sous un nouveau regard, où l’humain est au cœur de ses histoires.

 

Depuis son studio, Cheriss May s’est donné pour mission de préserver l’héritage culturel et de documenter les réalités des communautés afro-américaines. Cette quête d’authenticité repose sur une proximité constante avec le pouvoir, notamment à la Maison Blanche. Selon elle, malgré les critiques adressées à la presse, l’ouverture médiatique de l’exécutif demeure réelle. Cette accessibilité lui permet de témoigner librement de l’action présidentielle et de saisir la société dans toute sa complexité.

 

Inspirée par Gordon Parks pour son accès privilégié à l’intimité des foyers et par Ming Smith pour sa capacité à saisir les « moments calmes », Cheriss May a développé un style fondé sur la confiance. Pour elle, être invitée dans la cuisine d’un sujet relève du privilège : « Cela signifie qu’ils se sentent assez à l’aise pour partager qui ils sont vraiment. » Cette approche, nourrie par ses influences, a profondément façonné son rapport aux autres. Cette attention portée aux individus s’accompagne d’une sensibilité accrue à son environnement : la photographe se dit aujourd’hui « plus attentive visuellement à ce qui se passe autour d’elle », un regard affiné qui guide son travail.

 

Forger un regard fidèle au réel

 

Tout commence à sept ans pour Cheriss May. Elle emprunte l’appareil photo de sa mère, alors conseillère pour le journal de son école. D’abord comme un passe-temps familial, la photographie devient progressivement une véritable vocation, après sept années passées dans le graphisme de presse. Lorsqu’elle fait le choix audacieux de se lancer en freelance, Cheriss May s’appuie sur le soutien de son mentor, Fred Watkins, figure du photojournalisme passée par les rédactions de Life, Ebony et Jet. Photographe reconnu, il a couvert Nelson Mandela, Muhammad Ali ainsi que tous les présidents américains depuis George H. W. Bush. C’est à la suite d’un événement, où elle est bousculée par un confrère, qu’il intervient et décide de la prendre sous son aile. « Il m’a donné sa carte et m’a dit “Appelle-moi” […] Il me donnait des conseils. Je lui parle encore aujourd’hui, et il continue de m’en donner », raconte-t-elle.

 

Pour Cheriss May, le rôle du photographe dépasse la simple captation d’images. Lorsqu’elle couvre des événements, elle cherche à restituer l’ensemble de la scène, à savoir « ce qui se passe dans la pièce, qui est présent, qui interagit avec qui ». Longtemps timide, elle a fait de son appareil photo un levier pour aller à la rencontre des autres et affirmer sa vocation : le storytelling. Aujourd’hui, elle considère qu'être photojournaliste ne se limite pas à un rôle d’observateur, mais agit comme une « fenêtre » ouverte sur le monde, un moyen de rendre visible ce qui resterait inaccessible. Fidèle à sa devise « Tell your story », elle affirme vouloir avant tout « raconter des histoires et connecter les personnes entre elles », en plaçant toujours l’humain au centre de son viseur.

À plusieurs reprises, la photographe Cheriss May a couvert les présidents des États-Unis. Sur cette photographie, Barack Obama en réflexion dos au drapeau américain. « En tant que photographes (...) nous offrons une fenêtre aux personnes qui ne sont pas dans cette salle », souligne-t-elle. ©Cheriss May

Tell your story : l’humain avant tout

 

Être une femme noire dans le photojournalisme constitue, pour Cheriss May, un acte de présence nécessaire et une mission de visibilité. Elle confie sans détour qu’à ses débuts, le chemin était loin d’être simple. Elle se sentait scrutée « sous un microscope », voyant ses compétences et sa légitimité régulièrement remises en question. Aujourd’hui, forte de plus de vingt ans d’expérience, elle transforme ces épreuves en moteur pour sa communauté : « Je ressens le besoin de refléter ma communauté, ce qu’elle vit, et de partager ce qui compte pour elle. » Face aux défis qui persistent, elle refuse de dévier de sa trajectoire : « Je suis sur ce chemin et, peu importe ce qui se passe autour, je l’écarte, je l’ignore et je poursuis le travail que je suis venue accomplir […] et dont j’ai la responsabilité. »

 

Cette exigence de transmission se prolonge dans les salles de classe de l’université Howard, où elle enseigne le photojournalisme. Face à ses étudiants, Cheriss défend une approche engagée du métier, centrée sur la persévérance et l’affirmation de sa voix. « Le chemin ne sera pas parfait… ce qui compte, c’est que dans l’incertitude, vous continuiez à avancer », insiste-t-elle. Elle les encourage à documenter leurs propres quartiers, leurs luttes comme leurs beautés, convaincue que ces récits sont essentiels. « Si vous ne racontez pas vos histoires, elles peuvent disparaître ou ne jamais être connues », rappelle-t-elle. Elle invite également ses étudiants à identifier ce qui les anime profondément, soulignant que c’est souvent à partir de cette passion que se construit un engagement durable.

 

Ce besoin de documenter l’humain se heurte aujourd’hui à l’essor des technologies. Si elle intègre ces outils à ses cours, Cheriss May en souligne les limites : « Ce que l’intelligence artificielle ne peut pas faire, c’est reproduire le toucher humain. » Si ces technologies permettent de gagner du temps, elle met en garde contre une dépendance qui risquerait d’effacer la dimension relationnelle du métier. Elle défend la chaleur de l’interaction physique : le besoin de communauté, le contact d’une main ou la douceur d’une accolade, autant d’éléments qui fondent la confiance entre le photographe et son sujet. En conjuguant son rôle de photojournaliste à celui d’enseignante, Cheriss May veille à préserver l’image comme un lien social vivant, capable de relier les individus et de transmettre des récits essentiels.

Quand le portrait raconte une histoire

 

Cheriss May explore le storytelling sur le terrain. Lors d’une campagne sur le pouvoir du vote organisée par la National Association for the Advancement of Colored People à Washington, D.C., elle installe un studio mobile pour réaliser ses « portraits de pouvoir » et capturer des récits incarnés.

Une employée d’entretien, intriguée par le studio, engage la conversation mais doute d’elle-même : « Je ne rends jamais bien en photo. » Pour la photographe, ce sentiment est familier : « On se dit souvent qu’on n’est pas à la hauteur. »

Loin de se laisser décourager, Cheriss May invite la femme à revenir pendant sa pause. Une fois les photos affichées à l’écran, sa réaction est immédiate : « Je ne me suis jamais vue comme ça », confie-t-elle en larmes, avant d’ajouter : « Vous êtes une magicienne ». « Ce n’est pas moi », insiste Cheriss May, « c’est vous. »

Pour Cheriss May, cet instant dépasse le simple portrait : c’est un travail de narration. « Mon rôle, c’est de raconter des histoires, de me connecter aux gens et de leur montrer leur puissance », explique-t-elle. Le storytelling ne transforme pas le réel, il le révèle simplement à ceux qui ont perdu de vue leur propre lumière.

L’enjeu est ailleurs : contredire les récits que chacun se construit sur soi-même. « On est souvent notre propre ennemi. On est plus dur avec soi-même qu’avec les autres. » Pour Cheriss May, ces instants sont au cœur de sa pratique. « Montrer à quelqu’un sa force, sa beauté, ça m’inspire et ça me touche profondément », explique-t-elle, tout en révélant, par l’image, ce que chacun ne voit pas encore en soi.

Par Elisa Manuguerra et Elisa Martarello

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© Elora Veyron-Churlet

Salle de bal contre tote bag : David Weiss, l’artiste qui proteste à coups de sacs

Devant une Maison-Blanche en travaux, où Donald Trump fait construire une salle de bal géante, David Weiss, 73 ans, distribue des sacs peints à la main. Cet artiste retraité, inquiet pour la démocratie américaine, a trouvé sa façon à lui de reprendre un peu de pouvoir : des tote bags.

 

Devant les grilles, les touristes lèvent leur téléphone vers une façade qu’ils ne voient plus qu’à moitié. Entre eux et le bâtiment, il y a désormais du contreplaqué, des barrières et des engins de chantier. L’aile Est a été démolie pour laisser place à un projet dont Donald Trump rêvait depuis longtemps : une salle de bal monumentale de 90 000 pieds carrés soit environ 8 360 m² avec 650 places assises. Selon la Maison-Blanche, elle sera financée par des dons privés et par Trump lui-même. Le chantier a officiellement commencé à l’automne 2025 et doit être achevé avant la fin du mandat.

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Pour plus de visibilité, David porte ses sacs autour de son cou. Les sacs sont peints à la main, souvent sur des tissus récupérés, mais toujours en coton. Cette semaine-là, il en a distribué 75. © Elora Veyron-Churlet

Juste devant cette grille, un homme porte un tote bag autour du cou comme d’autres porteraient une pancarte. Cet homme, c’est David Weiss. Visage long, barbe blanche taillée courte, casquette enfoncée sur la tête, tee-shirt blanc recouvert d’une chemise à carreaux « ma femme me l’a donnée pour ne pas que je prenne froid », glisse-t-il. David a surtout plusieurs sacs pendus à l’épaule. Quand on lui demande ce qu’il fait là, il tapote sa cuisse, baisse les yeux vers son jean, puis désigne le bâtiment derrière lui : « J’ai besoin d’une salle de bal ici, pas là-bas. »

 

La blague est un peu crue, mais elle lui vient de son père, tailleur, qui jugeait les pantalons trop serrés à sa manière. « Tes pantalons sont comme une ballroom de Howard Johnson’s », lui lançait-il. Enfant, David protestait : « Howard Johnson’s n’a pas de salle de bal. » Son père concluait : « Tes pantalons non plus. »

 

Aujourd’hui, il recycle la formule face à un pouvoir qui, selon lui, manque moins d’espace que de mesure.

 

« Ce n’est pas Versailles », lâche-t-il.

 

Derrière lui, l’Amérique semble pourtant faire l’inverse : agrandir le décor, rétrécir l’espace public.

 

Trump veut des lustres, David Weiss préfère le coton

 

À 73 ans, David Weiss n’a rien d’un militant professionnel. Sa voix hésite parfois, son débit bifurque, et son corps donne l’impression d’avoir longtemps appartenu à des bureaux plus qu’à des manifestations. Ancien employé d’un centre d’appels publics du Delaware, artiste sur son temps libre, puis retraité, il s’est inventé tardivement une fonction : fabriquer et distribuer des tote bags politiques.

 

Sur le trottoir, il attrape les regards avec deux mots : « Free bag. » Ensuite, la conversation suit. Un couple s’arrête, une étudiante sourit, un passant lit un slogan, hésite, puis prend le sac. « Même quand je vais à la pharmacie, si quelqu’un aime mon sac, je lui donne. Et c’est comme ça que ça marche. »

 

Les slogans changent avec l’humeur du pays : attaques contre Trump, défense de l’art, dénonciation des violences, inquiétude pour les migrants. « Je n’ai pas encore fait de sacs anti-guerre », dit-il. « Mais ça viendra. »

 

Chez lui, une pièce entière a été transformée en atelier. Il y découpe, trace, peint, recommence. Longtemps, il a travaillé d’autres formes : peinture, sculpture, compositions abstraites.

 

« C’était joli », dit-il sans mépris, « mais ce n’était plus suffisant. » Avec le retour de Trump, faire de l’art sans prise sur le réel lui a semblé devenir une forme de retrait. Alors il a changé de support : plus léger et surtout plus utile.

Préparer le monde pour la prochaine génération

 

David Weiss cite Marcel Duchamp comme on cite un vieux compagnon de route : « C’est l’artiste qui décide ce qui est de l’art. »

 

Alors oui, pour lui, ses sacs en sont. Mais surtout parce qu’ils vivent. Ils quittent sa maison, traversent la ville, passent d’une épaule à l’autre, entrent dans les métros, les supermarchés, les cuisines. « Pour la première fois de ma vie, j’ai l’impression que mon travail a une réponse sociale. »

 

Ce ne sont pas seulement des objets de manifestation. Ce sont des objets du quotidien, « On peut m’empêcher de parler, mais pas encore d’aller faire les courses, alors j’en profite. » ironise-t-il.

 

Son fils travaille au Département de la Défense. Il en parle plus doucement : « Il déteste Trump aussi, mais il ne peut rien dire. Il a deux enfants. Il doit les faire vivre. Alors moi, j’écris pour lui. » Sa femme, elle, préférerait parfois qu’il rentre. Il raconte une altercation avec un élu, des gestes brusques, la police. Le genre d’incident qui fait monter d’un cran l’inquiétude à la maison. Pourtant, il continue à venir.

 

« Je ne pourrais pas vivre avec moi-même si je ne faisais rien. » Il dit être venu vivre à Washington pour ses petits-enfants. C’est pour eux, explique-t-il, qu’il faut continuer : « Quand on vieillit, on prépare le monde pour la génération suivante. »

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Juif américain, il dit être profondément bouleversé par les conditions dans les centres de rétention d’ICE, qu’il associe à une mémoire historique douloureuse. En décembre 2025, le rapport bihebdomadaire de l’agence recensait un nombre record de 68 400 personnes détenues. ©Elora Veyron-Churlet

Par Elora Veyron-Churlet

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© Juliette Deshayes 

L’IA m’emmène faire le tour de Washington

À l’heure où l’intelligence artificielle s’impose dans de nombreuses tâches du quotidien, peut-elle aussi orienter une découverte culturelle ? Pour ce reportage réalisé à Washington DC, le parcours a été entièrement proposé par Gemini, l’outil conversationnel de Google. Du café Sankofa en passant par le quartier historique de U Street, cette expérience met en lumière l’héritage afro-américain de la capitale américaine et montre comment une IA peut, très concrètement, influencer le regard porté sur un territoire et son histoire.

L’IA m’emmène faire le tour de WashingtonNathan Brisbois
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Par Nathan Brisbois

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